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Full text of "Songe de Poliphile, traduction libre de l'italien"

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SONGE 

DE POLIPHILE. 



TOME PREMIERr 



SONGE 



DE 



POLIPHILE, 

TRADUCTION LIBRE DE l'iTALIEN, 

Par J. g. LEGRAND, 

ARCHITECTE DES M0NUME:NTS PUBLICS 

FT MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIÉTÉS 

SAVANTES ET LITTERAIRES. 

TOME PREMIER. 




A PARIS, 

DE L'IMPRIMERIE DE P. DIDOT L'AiNÉ. 
AN XIII. = M. DCCCIV. 




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Pu 

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Deux Exemplaires de cet Ouvrage 
ont été, conformément à la loi, dé' 
■posés à la Bibliothèque Impériale , 
dès le 2 6 Nil) ose an XIII ( i 6 lan- 
cier iSojif.^. Quelques raisons parti- 
culières en ont retardé la pullica:ion 
jusqu'à ce jour. Devenu co-proprié- 
taire de cette édition, je déclare quz 
je poursuivrai deçav.t les Tribunaux, 
tant en mon nom quen celui de V Edi- 
teur-propriétaire , tout contrejàcteur 
ou délitant d^édition contrefaite. 
..4 Paris, le 12 Septembre îSoS, 




SE TROUVE A PARIS, 

CHEZ LEBLANC, IMPRIMEUR- LIBRAIRE , 
Abbave Saînt-Geimain-des-Prés , n.° 



NOTICE 

SUR L'HYPNEROTOMACHIE, 

ou 

SONGE DE POLIPHILE. 



J_j'auteur de cet ouvrage singu- 
lier , véritable roman pittoresque , 
était un dominicain de Venise , 
nommé Francesco Columna , 
qui mourut en i5io , et dont on 
conserve l'épitaphe dans l'église 
de Saint- Jean et Saint-Paul , ap- 
partenante à l'ordre , dans cette 
ville où Columna fut enterré. 
On voit que ce titre de Hypne- 
rotojnachia Polipliili est com- 



a NOTICE 

posé de deux mots tirés du grec, 
et qui veulent dire , le premier , 
combat du sommeil et de Va- 
mour , et le second, amant de 
Poli ou Polia. 

Cependant quelques auteurs ont 
prétendu que polis en grec signi- 
fiant ville , ce nom de Poliphile 
étoit allégorique , et vouloit dire 
ainoureuoc des \dlles ^ parceque 
cet ouvrage semble avoir pour but 
d'enseigner à \fê^ construire et à 
les décorer dans un style grand et 
magnifique. 

Mais une particularité qui sem- 
ble prouver, contre cette opinion, 
que Colonna aimait une belle moins 
insensible et moins fiere que \ ar- 
chitecture , c'est qu'il a fait de son 



SUR l'hypnerotomàchie. 3 
ouvrage entier une espèce à'acro- 
stiche ; car en rassemblant toutes 
les lettres majeures qui commen- 
cent chacun des trente-huit chapi- 
tres dont l'ouvrage est composé, on 
trouve ces mots , Poliam frater 
FranciscusColum> aperamavit; 
c'est-à-dire, le frère François 
Colomie a éperdument aimé 
Polia ' ; inscription cachée dans 
l'ouvrage par une espèce de ruse 
rpii rappelle l'ingénieuse subtilité 



(i) J'ai cru devoir conserver cette 
singularité , qui est comme le cachet 
apposé à l'original, et je me suis atta- 
ché à commencer chaque chapitre par 
les mêmes lettres dont l'assemhlage 
reproduit la devise latine 



4 NOTICE 

employée par l'architecte de l'an- 
tique phare d'Alexandrie. ' 

Le Songe de Poliphile a été tra- 

(i) On sait que voulant y placer 
avec certitude son nom pour la pos- 
térité, sans courir le risque d'essuyer 
un refus du Ptolomée qui en faisait 
la dépense , Tartiste avait gravé cette 
inscription sur le marbre , que recou- 
vrait un dur mastic ; Sostrates de 
Gnide , fils de Dexîphanes ^ a con- 
sacré ce monument aux dieux con- 
servateurs ^ et à la gloire de son nom. 
Au bout d'un siècle environ , l'enduit 
sur lequel il avait eu soin de tracer 
une autre inscription à la gloire du 
prince , se détacha , et l'on vit paraître 
celle que Sostrates y avait substituée 
avec tant d'adresse. 



SUR L HYPNEROTOMA.CHIE. 5 

duit deux fois en français dans 
le seizième siècle ' ; mais ces tra- 
ductions sont si gauloises, qu'il 
est aujourd'hui impossible de les 
lire. Les figures gravées sur bois 
qui sont jointes à toutes les édi- 
tions, et dont plusieurs sont d'un 
dessin à la fois élégant et naïf, ont 
fait recliercher ce livre , et l'ont 
rendu très rare. " 



(i) La première édition est de 1046 
la seconde de i554, et la troisième 
de i56i ; c'est la plus belle. L'édition 
in-4° de Bëroalde de Yerville , philo- 
sophe hermétique, est de 1600. 

(2) On attribue celles de l'original 
italien à André Manteigne , peintre 
et graveur de Padoue ; et celles des 



6 NOTICE 

Les amateurs d'alchimie ont cru 
aussi qu'il cachait sous divers em- 
blèmes les secrets du grand œuvre, 
ou l'art de faire de l'or. 

Ce n'est point sous ce rapport 
que je l'ai envisagé, c'est unique- 
ment sous celui de l'art que j'ai 
été curieux de bien connaître un 
ouvrage auquel différents auteurs 
attribuent en partie la renaissance 
du goût pour l'architecture en 
France et même en Italie : c'était 
le sentiment de Félibien. Au rai- 
lieu de beaucoup d'incohérences 
que le titre de Songe peut rendre 

traductions françaises au célèbre sta- 
tuaire J. Goujon ; ou à J. Cousin, le 
plus ancien peintre de notre école. 



SUR l'h YPXEROTOMACHIE. 7 

excusables, et d'un grand amas 
d'érudition , on ne peut nier qu'il 
n'y ait aussi beaucoup d'imagina- 
tion. De très habiles artistes , des 
littérateurs distingués , ne se sont 
fait aucun scrupule d'y puiser 
comme dans une mine féconde : 
lorsque je nommerai le Bernin , 
Perrault, Lesueur, le Poussin^ 
et La FoTitaiTie enfin , le bon La 
Fontaine , amateur passionné de 
la littérature italienne , on me dis- 
pensera sans doute de m'étendre 
sur un plus grand nombre de ci- 
tations. 

Je ne dois cependant pas laisser 
ignorer que Mirabeau , excellent 
juge en littérature , en a fait un 
très court extrait dans ses Contes 



8 NOTICE 

et Nouvelles , sous le même titre 
de Songe de PoUphile, 

Un extrait ne suffisait point à 
ma curiosité ; la lecture des tra- 
ductions françaises , dont le lan- 
gage est suranné , me rebutait , 
et , pour me forcer de lire l'ou- 
vrage entier dans l'original, dont 
le style est également diffus et 
embarrassé , je n'ai pas trouvé 
d'autre moyen que celui d'en es- 
sayer une nouvelle traduction 
libre, ou plutôt une imitation , 
car j'ai souvent retranché du texte , 
et quelquefois même je me suis 
permis d'ajouter et d'étendre ce 
qu'une idée originale m'inspirait. 

Au lieu de placer en tête de 
chaque chapitre un sommaire qui 



SUR LHTPNEROTOMACHIE. 9 

empêche la surprise et diminue 
l'intérêt , j'ai préféré distinguer 
seulement chacun de ces chapi- 
tres par un mot indiquant le ta- 
bleau principal ou la situation des 
personnages , comme on le verra 
ci-après. 



TABLE 

DES CHAPITRES. 



LIVRE PREMIER. 



^ 


I. 


La Foret. 


o 


2. 


La Mélodie. 


^ 


3. 


Le Monument. 


HH 


4. 


Les Colosses. 


> 


5. 


Les Regrets. 


^ 


6. 


Le Char de la Mort. 


^ 


7- 


Les Nymphes. 


^ 


8. 


Le Bain. 


> 


9- 


Le Palais. 


H 


10. 


Le Tableau de la Vie, 


W 


II. 


Le Portrait. 


?C! 


12. 


Le Doute. 



TABLE DES CflAI'irPcES. 1 

tïj i3. Le Voyage. 

^ 14. Les Triomphes. 

r^ i5. Les Champs-Elysées. 

!^ 16. L'Irrésolution. 

n 17. Le Temple de Vénus > 

i-H 18. Les Sacrifices. 

c/5 19. Les Tombeaux. 

n 20. L'Amour pilote. 

r* 21. L'Isle de Cythere. 

C/5 22. L'Amphithéâtre. 

^^ 23. La Fontaine. 

O 24. Le Tombeau d'Adonis. 

* LIVRE SECOND. 

'r* 1. Histoire de Polia. 

G 2. Les Vœux. 

^ 3. Le Conseil. 

^ 4- La Persuasion. 

>- 5. La Résurrection. 



TABLE DES CHAPITRES. 



m 


6. 


Le Repentir. 


w 


7- 


Le Baiser. 


^ 


8. 


La Constance. 


?^ 


9- 


La Lettre. 


S 


lO. 


Le Désespoir. 


> 


1 1. 


L'Accusation. 


^ 


12. 


Le Pardon. 


!— ( 


i3. 


Le Réveil. 


fn 


i4. 


La fin du Songe. 



SONGE 
DE POLIPHILE. 



LIVRE PPtEMIER. 



CHAPITRE I. 

LiL FORET. 

PRINTEMPS, tu venais de rendre 
aux prés l'émail des fleurs, et la ver- 
dure aux forêts , tu renaissais pour 
parer la nature , et l'aube du matin 
semblait promettre un jour délicieux: 
une douce langueur captivait tous 



14 SONGE 

mes sens ; le court sommeil que je 
venais de goûter me faisait désirer de 
m'y livrer encore ; et cependant je 
combattais avec plaisir pour nourrir 
mon esprit de douces rêveries. 

Le dirai-je ? Amour tourmentait le 
tendre Poliphile : les traits de Polia , 
toujours présents à ma pensée , oc- 
cupaient mon ame tout entière ; je 
m'enivrais du plaisir de les reproduire 
sans cesse ; ils remplissaient ma vive 
imagination des charmes de Polia; et 
le sommeil en étendant ses voiles sur 
mes yeux appesantis ne put me ravir 
en entier le bonheur d'y penser , ne 
put m'oter pour long-temps le plaisir 
de la voir. 

Jupiter , dieu puissant ! tu fus ja- 
loux de la félicité d'un mortel , tu 
m'envoyas la troupe légère des songes 
déployer devant moi leurs tableaux fu- 



DE POLIPIIILE. i5 

gitifs ; m'en plaindrai -je? non, sans 
doute. Heureux amants , vous savez 
tous ce qu'un moment d'absence ajoute 
aux feux , aux tourments , aux trans- 
ports de l'amour ; et vous , penseurs 
profonds, n'êtes-vous pas convaincus 
que dans le court voyage de la vie les 
instants du bonheur ne sont que d'a- 
gréables songes ? 

Je me crus transporté dans une 
vaste plaine semée de fleurs , et tapis- 
sée de verdure ; la chaleur du soleil 
était tempérée par le souffle d'un vent 
frais ; le silence et la solitude y ré- 
gnaient ensemble ; et l'appétit des ani- 
maux sauvages , les noires passions 
des hommes , plus terribles encore , 
n'en troublaient point le tranquille sé- 
jour : j'avançai, et bientôt je me trou- 
vai dans les détours d'une forêt té- 
nébreuse ; sans doute Hercinie était 



i6 SONGE 

son nom ' ; je ne savais comment j"y 
avais pénétré ; mon cœur battait à 
l'aspect de ces pins élevés, de ces noirs 
cyprès , dont le feuillage sombre dis- 
putait le passage aux rayons du jour ; 
la frayeur s'empara de mes sens ; tous 
mes efforts pour échapper devenaient 
inutiles ; vainement je voulais courir, 
mes jambes fléchissaient ; si je faisais 
un pas , quelque arbre rompu m'ar- 
rêtait , ou quelque branche épineuse 
s'attachait à mon vêtement ; je ne pou- 
vais ni fuir, ni demeurer. Lecteur, 
TOUS connaissez ce pénible état sans 
doute , et vous l'aurez éprouvé dans 
quelque songe. Le bois retentissait de 
mes cris ; je n'étais entendu que de la 

(i) C'est celui de la forêt noire, cé- 
lèbre par son antiquité et son immense 
étendue. 



DE POLIPHILE. 17 

nymphe Echo ; elle seule répondait à 
ma voix défaillante ; et, nouveauThésée, 
dans les détours de cet affreux laby- 
rinthe , le fil consolateur d'Ariane 
manquait à mon amour. 



i8 SOjNGE 

CHAPITRE II. 

I,A MÉLODIE. 

CJ N le sait , tout mallieurenx recourt 
à la Divinité. 

J'avais offensé Jupiter par mes soup- 
çons jaloux, et c'est lui que j'imploiai 
pour terminer mes maux : la bonté 
inépuisable des dieux , qui ne se lasse 
point de secourir ceux même qui les 
ont offensés, me le rendit favorable, 
et je trouvai l'issue de la foret. A cette 
ténébreuse horreur succéda tout - à - 
coup la lumière la plus pure ; mes 
yeux en furent éblouis quelque temps. 

Epuisé de fatigue , et brûlé d'une 
soif dévorante , que la gêne de ma si- 
tuation avait excitée , je cherchais une 



DE POLIPHILE. 19 

source limpide , quand la faveur du 
dieu que j'avais invoqué me fit en- 
tendre le murmure d'un ruisseau lut- 
tant avec obstination contre les obsta- 
cles qui s'opposaient à son passage : 
je l'appercois et j'y cours ; il bouiU 
lonne , écume , se précipite , et triom- 
phe du gravier amoncelé , des herbes 
naissantes , et des troncs renversés ; 
rien ne l'arrête plus , et grossi dans 
son cours de mille filets sinueux , tri- 
butaires de leur onde, bientôt il de- 
vient un torrent qui se gonfle encore 
du produit de ce tapis de neiges éter- 
nelles dont se couvrent les cimes blan- 
chies des montagnes où le dieu Pan a 
fixé son séjour. 

J'étais donc agenouillé au bord de 
cette eau, qu'un lit moins resserré ren- 
dait plus calme et plus limpide : déjà 
mes mains formant un réservoir dans 



20 SONGE 

leurs paumes creusées la tenaient pri- 
sonnière , et j'allais la porter à ma 
bouche embrasée, lorsque, ô prestige! 
à charme inconcevable ! j'entends une 
voix douce , mélodieuse , et dont l'ac- 
cent résonne encore à mon oreille. 

Attentif et charmé par ces tendres 
sons , j'oublie la fatigue , les tour- 
ments , la soif même ; j'écoute de tous 
mes sens, ma tête se relevé, et mes 
doigts désunis , étendus , laissent re- 
tomber l'eau qu'ils avaient amassée. 

Enchanté , je poursuis cette voix 
fugitive , qui s'éloigne à mesure que 
j'avance, mais dont la douceur et la 
mélodie semblent s'accroître à chaque 
pas. Vainement je m'obstine , je cours , 
je m'excède, je l'admire, je la pour- 
suis toujours, mais sans pouvoir l'at- 
teindre. 

Epuisé de fatigue, et ne cherchant 



DE POLIPHILE. 21 

plus que le repos , je tombai de lassi- 
tude sur le gazon , qu'ombrageait le 
feuillage d'un chêne antique et touffu ; 
semblable au cerf qui ne pouvant plus 
fuir s'abat et succombe , il devient la 
proie du chasseur obstiné ; ainsi je me 
sentis anéantir, et pour la seconde fois 
le sommeil me parut venir au secours 
d'un infortuné. 



SONGE 



CHAPITRE ni. 

tE MONUMENT. 

JLa triste forêt avait disparu ; tin 
sommeil paisible avait étanché ma 
soif, avait calmé mes sens : je me 
crus au moment du réveil , et ce ré- 
veil semblait m'offrir la vue d'un lieu 
doux et ravissant , que bordait un 
agréable paysage enricbi des plus belles 
plantations ; la haute tige des arbres 
de toute espère , la verdure épaisse des 
arbrisseaux, qu'accompagnaient aussi 
des fleurs et des plantes salutaires, tout 
enchantait les yeux et l'odorat. 

Je crus reconnaître à la richesse 
du pays, et à un petit bois de palmiers 
tout voisin , cette fertile partie de 



DE POLIPHILE. 23 

l'Afrique , à laquelle un fleuve célèbre 
a donné son nom , et que l'on appelle 
Egypte. 

Aucune habitation cependant ne 
m'apparaissait encore , lorsque tout- 
à-coup je vis passer une hyenne sau- 
vage cl'une énorme grosseur , au poil 
hérissé, aux yeux hagards, à la gueule 
ensanglantée ; elle dirigeait sa course 
vers les ruines d'un monument anti- 
que , que le temps s'était lassé d'ou- 
trager, et que maintenant dans son 
vol rapide il effleurait seulement de 
ses ailes. 

Je m'acheminai vers ce monument 
pyramidal , qui le disputoit aux mon- 
tagnes voisines par sa masse et par sa 
hauteur ; il était environné des débris 
de sa magnificence , semblable à ces 
despotes de l'Asie antique , qui , du 
haut de leurs trônes d'or , contem- 



a4 SONGE 

plaient avec mépris les esclaves nom- 
breux qui rampaient à leurs pieds : de 
même on ne voyait autour de la base 
de cet édifice que fragments taillés d'or- 
nements , que blocs désunis ou encore 
assemblés par l'adhérence de leurs fa- 
ces polies, qu'aucun ciment ne rete- 
nait. 

Les fûts de colonnes rompus et ren- 
versés, les frises et les chapiteaux, que 
la sculpture avait ennoblis, gisaient 
dispersés et mutilés, comme on les voit 
encore dans les restes pompeux de 
Thebes et de Palmyre ; les mvrtes et 
l'acanthe sauvage couvraient de leur 
verte parure le désordre piquant de 
ces blocs entassés , et opposaient à 
l'art vaincu du statuaire les modèles 
plus parfaits de la nature. 

Le poli des jaspes, des serpentins 
et des porphyres n'avait point encore 



DE POLIPHILE. 25 

perdu son éclat ; il accusait de négli- 
gence et de pauvreté les petits fonda- 
teurs de ces monuments modernes , 
où la pierre est à peine ébauchée , et 
que l'orgueilleuse ignorance ou la folle 
présomption de ces peuples jeunes et 
frivoles voudrait assimiler aux tra- 
vaux immortels de l'Egypte, ou bien 
aux temples de la Grèce. 

Une colonnade en péristile ornait 
le front de ce monument ; son corps 
s'élançait en gradins diminués dans 
une forme pyramidale ; à son sommet 
s'élevait un obélisque élégant de granit 
oriental , et couvert de signes hiéro- 
glyphiques : une victoire de bronze aux 
ailes étendues terminait cette immense 
composition , où la perfection de la 
main-d'œuvre et la richesse de la ma- 
tière le disputaient à la justesse et à 
l'harmonie des proportions. 

1. 3 



26 SONGE 

Le souhasseiuent carré sur lequel 
reposait cet édifice était taillé à même 
le roc, et présentait aussi un seul bloc 
d'un immense volume. Un escalier à 
vis , où les jours étaient habilement 
ménagés , conduisait par le centre au 
sommet de la pyramide , don! les faces 
étaient orientées avec précision aux 
quatre points du ciel. 

Je com})ris par une inscription ré- 
pétée dans les trois langues , grecque , 
latine , et arabe , que ce monument 
était dédié au soleil. Les principales 
dimensions de l'ouvrage y étaieiit ex- 
primées ; et ces inscriptions se termi- 
naient par ces mots , Licas de I.vbie , 
arcliilecte , m'a érigé; mais la date 
était effacée. 

Sur les diverses faces de ce sou- 
bassement étaient représentés en bas- 
relief, avec un art admirable, les com- 



DE POLIPHILE. 27 

bats des géants contre les dieux : on 
voyait briller dans ceux-ci la majesté 
divine ; sans effort comme sans pas- 
sions qui altérassent les trait-s de leur 
beauté ils combattaient avec avantage 
contre ces mortels furieux , en qui 
l'expression de la rage , le caractère de 
la force et de la souplesse , étaient ex- 
primés dans mille grouppes variés '. 
Je doutai que l'art de Vulcaiu et celui 
de Dédale , guidés par l'imagination 
brillante et hardie du Macédonien Di- 
nocrates , eussent pu produire un plus 
rare chef-d'œuvre, et je crus voir d'un 



(1) On croit, en lisant cette descrip- 
tion , voir les admirables peintures du 
palais du Ta Mantoue , où Jules Romain 
a traité le même sujet avec cette fierté 
et ce caractère mâle que l'on connaît à 
son pinceau. 



28 SONGE 

seul coup-d'œil et la merveille du mont 
Athos changé en statue colossale, et 
les détours du labyrinthe de Crète , et 
la perfection du tombeau de Mausole , 
ce chef-d'œuvre que l'amour conjugal 
ne rendit pas moins célèbre que le ci- 
seau de Scopas , de Timothée , de Léo- 
charès, et de Briaxis. 



DE POLIPHILE. 29 



CHAPITRE IV. 

LES COLOSSES. 

Il manquait à mon bonheur de par- 
tager avec une amie le sentiment d'ad- 
miration que j'éprouvais à la vue de 
ce monument ; et le souvenir de ma 
chère Polia vint assiéger ma pensée : 
j'aurais voulu que son goût épuré put 
jouir de tant de beautés, et m'aider à 
les apprécier. 

Je ne pris plaisir à les examiner moi- 
même avec tant d'attention que pour 
avoir à les lui décrire. 

Essayons, medis-je, d'ajouter quel- 
ques traits au tableau , pour qu'il soit, 
s'il se peut, plus digne encore de Polia. 

Au - devant de ce superbe édilice 
3. 



3o SONGE 

étoit une place d'une moyenne éten- 
due , pavée de marbres assortis en mo- 
saïque , et environnée d'une colonnade 
sur laquelle le temps , qui n'avait pu 
que faiblement endommager le monu- 
ment principal , avait exercé toute sa 
fureur. 

Au milieu de cette place était un 
cheval en bronze de Corinthe , de pro- 
portion colossale , et que ses ailes dé- 
signaient assez pour un Pégase ; ses 
crins ondoyants , sa tête animée que 
jamais le frein n'avait assujettie, son 
allure et sa vélocité, savamment indi- 
quées dans la pose choisie par l'artiste , 
en faisaient un chef-d'œuvre : plusieurs 
génies, c'étaient ceux des poètes épi- 
ques sans doute, essayaient de le dom- 
ter; le plus grand nombre eu était cule- 
buté ; un seul , fermement attaché à sa 
crinière, avait su le maîtriser. Eh ! qui 



DE POLIPHILE. 3i 

pou voit méconnaître en lui le génie 
du divin Homère ? Un autre était 
assez fermement établi sur sa croupe; 
il devait se nommer /^/rgïVe ; etjelaisse 
au lecteur le plaisir de désigner les 
poètes qui occupaient les autres places, 
ou de punir par un trait satyrique, en 
y appliquant leur nom , ces amants dé- 
daignés des filles du Permesse que le 
divin coursier foulait sous ses pieds 
d'airain. 

De grandes couronnes ornaient les 
faces les plus étroites du piédestal ; des 
bas-reliefs occupaient les deux côtés 
latéraux : sur le premier, un vieillard 
faisait danser quatorze figures , sept 
d'hommes , et sept de femmes ; elles 
avaient chacune deux visages , l'un 
triste et l'autre gai. Au-dessous du 
vieillard était écrit tempus. Il était 
facile d'expliquer l'allégorie de cet ou- 



32 SONGE 

vrage élégant , où l'artiste avait repré- 
senté le temps qui fait danser les jours 
et les nuits de la semaine ; peut-être les 
figures gaies désignaient-elles les jours 
teureux, tandis que les figures tristes 
exprimaient les jours de malheur, iné- 
galement partagés entre les hommes. * 
Sur le second has-reHef , des jeunes 
gens cueillaient des fleurs et les of- 
fraient à des nymphes empressées de 
les recevoir. Au has étoit écrit amissio , 
perte. Ce mot voulait-il dire que pour 
bien user des courts moments de la vie 
il faut en semer de fleurs les routes dif- 



( I ) Cette heureuse idée n'a point 
échappé au Poussin dans sa charmante 
composition du Temps qui fait danser 
les Saisons ; tableau que la gravure très 
agréable et très répandue de Morghen 
a fait généralement connaître. 



DE POLIPHILE. 35 

ficiles, et partager tous les instants de 
sa jeunesse entre l'étude et l'amour? 

A peine j'avais fini l'examen de ce 
charmant ouvrage que j'appercus de 
loin le sommet d'un obélisque porté 
par un éléphant; je m'approchais pour 
l'examiner, lorsque j'entendis un cri 
plaintif, qui se , renouvelait par in- 
tervalle. Je montai sur un amas de 
ruines pour reconnaître de quel côté 
venaient ces sons ; je ne remarquai 
aucune créature vivante , mais je vis 
un colosse renversé ; il était de bronze 
et d'une grandeur démesurée; les jam- 
bes étaient creuses , et le vent qui s'in- 
troduisait par la plante des pieds, per- 
cée à jour, parcourant l'intérieur, et 
ressortant par les organes de la voix, 
occasionnait ces cris douloureux qui 
m'avaient frappé. En approchant je 
voyais la grandeur de cette figure s'ac- 



34 SONGE 

croître à chaque pas ; et mon étonne- 
loent redoublait. 

Elle représentait un vieillard malade 
et couché ; sa bouche , entr'ouverte , 
avait une dimension telle, qu'il était 
facile de s'y introduire : la curiosité 
m'y poussa ; mais quelle fut ma sur- 
prise de trouver l'intérieur de cette 
figure si savamment travaillé, que l'on 
y distinguait jusqu'aux plus petits dé- 
tails anatomiques, et tout le mécanisme 
du corps humain développé de manière 
à ce qu'aucune partie de ce chef-d'œu- 
vre du créateur n'y fiit cachée ; les noms 
même y étaient inscrits en trois lan- 
gues , la chaldéenne , la grecque , et la 
latine ; le siège des diverses maladies 
y était également écrit , ainsi que les 
remèdes propres à leur guérison ' ; 

(i) On a maintenant un moyen plus 



DE POLIPHILE. 35 

chaque partie des os, des muscles, des 
veines, des artères, et des nerfs, se dis- 
tinguait sans peine par des tons diffé- 
rents : divers fluides avaient autrefois 
rempli ces canaux , et l'action du vent 
les y faisait alors circuler avec activité. 
Je fus porté droit au cœur par une 
impulsion rapide ; et voyant le sieg« 
des amoureuses peines , le réservoir 
des soupirs avec celui des larmes , et 

facile et moins dispendieux de démontrer 
l'anatomie par les modèles en cire colo- 
riée , que ron exécute pour les parties 
séparées , et les injections sur la nature 
même, pour l'eusemble des artères , des 
veines , des nrrfs , etc. etc. La collection 
du Muséum national d'histoire naturelle 
de Paris, et la belle statue anatomique 
de Fontaua , composée de plus de trois 
mille pièces qui se démontent , et qui 
ont chacune les suppléments nécessaires 



36 SONGE 

le si petit espace réservé pour les dou- 
ces jouissauces , je poussai avec un 
profond soupir moi-même le nom de 
Polia, et je l'articulai si haut que tout 
le corps du colosse frémit et s'ébranla ; 
peu après j'entendis proférer à mon 
tour par cet écho divin le nom de 
Polia. 

Je ne me lassais point d'admirer ce 
chef-d'œuvre, et j'allais du cœur re- 

à leur développement , ne laissent rien à 
désirer à cet égard. On sait que ce pro- 
digieux ouvrage , exécuté en cire et en 
bois , a coûté plus de trente années d'é- 
tudes et de travail à ce célèbre anato- 
miste; que plus de quatre mille cadavres 
ont servi pour les modèles , et que Bo- 
naparte eu a commandé une pareille à 
Fontana , qu'il exécute en ce moment. 
L'enveloppe est moulée sur les plus 
belles formes de l'antique. 



DE POLIPHILE. 37 

monter au cerveau , espérant y con- 
templer les merveilles de la pensée , et 
le siège de l'imagination ; mais un 
souffle impétueux ne me permit pas 
de pénétrer jusque-là , et je fus rejeté 
en un instant à vingt pas du colosse. 
Sans doute j'avais formé un vœu témé- 
raire ; j'avais montré une indiscrète 
curiosité. 

Dieu puissant, m'écriai -je en re- 
voyant la lumière , le hasard ne créa 
point ce que je viens de contempler 
avec admiration ; il ne créa point ce 
globe lumineux qui m'éclaire , et tu 
n'es pas moins grand dans le travail 
secret du mécanisme qui nous com- 
pose que dans le spectacle si pompeux 
de l'univers que tu fais briller à uos 
yeux ! 

Le haut de la tête d'un pareil colosse 
dominait sur d'autres ruines ; c'était 
4 



38 SONGE 

celui d'une belle femme , exécuté avec 
le même art ; mais soit que le secret 
d'un tel chef-d'œuvre de grâce et de dé- 
licatesse fût encore plus impénétrable, 
soit que la déesse de la pudeur ne voulût 
pas permettre à un curieux indiscret de 
violer ainsi son sanctuaire , je trouvai 
ce nouveau colosse tellement environné 
d'obstacles que je ne pus en approcher ; 
et l'éléphant qui m'avoit frappé d'abord 
attira toute mon attention. 

Il était de marbre noir parsemé de 
veines d'or comme le lapis lazuli ; le 
poli en était admirable , et multipliait 
tous les objets environnants : j'y apper- 
çus mon image réfléchie , quand j'au- 
rois voulu n'y voir que celle de ma bien- 
aimée , la belle , la divine Polia. 

Une housse richement ornée de bro- 
deries recevait l'obélisque de porphyre 
verd; il avait en hauteur sept fois la 



DE POLIPHILE. 39 

largeur de sa base ; un globe du plus 
beau crystal surmontait le triangle de 
son sommet. ' 

De fortes sangles semblaient atta- 
cher ce fardeau précieux au pesant 
animal ; une inscription gravée sur son 
front en grec et en arabe portait ces 
deux mots, Labeur, Industrie. 

L'intérieur du corps était creux , et 
l'on y pouvait facilement monter par 

(1) Le Bernin a exécuté cette idée 
sans aucun changement dans le petit 
obélisque qu'il a élevé sur la place dite 
de la Minerve , à Rome ; et l'on a regardé 
comme un trait de génie d'avoir produit 
autant d'effet avec un bloc d'un si petit 
volume , en l'élevant ainsi sur le dos d'un 
éléphant. Il en existe aussi un exemple 
antique dans la ville de Catane en Sicile ; 
et c'est peut-être là que l'auteur du Songe 
a puisé. 



4o SONGE 

une ouverture et des entailles prati- 
quées à dessein. 

Des lampes inextinguibles éclairaient 
cet intérieur, et laissaient appercevoir 
deux statues placées sur des sarcopha- 
ges ; l'une était celle d'un roi d'Afri- 
que , taillée dans une pien-e de touche 
du plus beau noir ; les yeux , les dents 
et les ongles étaient d'argent ; elle éten- 
dait un sceptre d'or , et montrait la 
statue placée vis-à-vis. Une inscription 
en trois langues , l'hébi'aïque , la grec- 
que, la latine, se lisait sur un bouclier; 
elle finissait par ces mots : « Cherche 
et tu trouveras ; laisse mon ombre en 
paix. » 

L'autre statue de femme, placée dans 
la partie antérieure de l'éléphant, mon- 
trait du doigt et par-dessus l'épaule 
l'espace qui était derrière elle. Une 
autre inscription disait : « Qui que tu 



DE POLIPHILE. 41 

sois , prends de ce trésor autant qu'il 
te plaira ; mais en prenant la tête gar- 
de-toi de toucher au corps, « 

Cette figure montrait-elle le passé 
par ce geste, et voulait -elle avertir 
les hommes de consulter en tout l'ex- 
périence , et de remonter aux origines 
pour obtenir la vérité ? 

Sorti de cet intérieur obscur, j'ob- 
servai autour du soubassement qui 
portait ce colosse plusieurs attributs 
hiéroglyphiques , et des instruments 
de sacrifice qui me parurent être l'ex- 
pression d'un pur hommage à la Di- 
vinité. 

Ces trois colosses observés avec at- 
tention , et profondément gravés dans 
ma mémoire , il me restait à examiner 
une porte dont la noble architecture, 
assujettie à des rapports exacts , pré 
sentait une harmonie de proportion 
4. 



42 SONGE 

difficile à rencontrer dans ces ouvrages 
élevés à la hâte par le génie impatient 
des modernes : un certain nombre de 
carrés égaux, inscrits dans la masse 
générale , en réglait les dimensions ; 
un fronton la couronnait , et reposait 
avec son entablement sur deux co- 
lonnes grouppées aux deux côtés de 
l'arc '; elles étaient d'ordre corinthien, 

(i) Cet accouplement des colonnes, 
dont les arcs de triomphe cités plus bas 
ont fom'ui le modèle par l'extrême rap- 
prochement de leurs colonnes , a depuis 
été regardé comme une hardiesse et une 
nouveauté dans un monument célèbre 
par son importance , la grandeur et la 
beauté de son exécution, qui produit 
un effet des plus imposants. 

Je veux parler du péristile du Louvre. 
Il ne serait point impossible en effet que 
Perrault eût puisé dans la description et 



DE POLIPHILE. 43 

et placées sur des piédestaux du quart 
de leur hauteur. 

La construction de cette porte était 
appareillée avec grand soin, les joints 
imperceptibles , les assises posées sans 
cales ni mortier , suivant l'usage des 



dans les planches de cet ouvrage l'idée 
d'accouplement des colonnes dont il a 
fait usage au péristile du Louvre, et qui 
passa alors pour un trait de génie ; peut- 
être aussi avait-il connoissance par quel- 
que dessin des ruines du temple du Soleil 
à Palmyre , dont l'architecture a un rap- 
port singulier avec celle du Louvre ; ou 
s'est -il seulement rencontré avec ces deux 
exemples par un hasard singulier ? 

Ce qu'il y a de sûr , c'est que Pexpault 
connoissait les ruines des monuments 
de la Grèce , car il en parle dans les 
notes du troisième livre de sa traduction 
de Vitruve , à propos des frontons. 



44 SONGE 

anciens ; les marbres les plus précieux 
composaient sa structure ; les colonnes 
étaient d'un seul bloc ; et la perfection 
de la sculpture prouvait qu'elle avait 
été érigée dans les siècles du bon goût. 
Elle rappelait par l'arrangement de ses 
membres , au fronton près , les petits 
arcs de Trajan à Ancône , et celui de 
Pola en Istrie , érigé par une femme , 
du nom de Salvia Postuma , en l'hon- 
neur de Sergius Lepidus son mari , 
édile , et tribun militaire de la vingt- 
neuvième légion. 

Il n'est pas rare sans doute de voir 
la beauté décerner des couronnes à la 
valeur, et lui accorder dans ce siècle 
même d'autres récompenses d'un prix 
inestimable ; mais il n'est pas aussi 
commun de lui voir consacrer cette 
estime toute particulière qu'elle a pour 
sle actions courageuses par un menu- 



DE POLIPHILE. 45 

ment à la fois aussi important , aussi 
glorieux, et aussi durable qu'un arc de 
triomphe. 



46 SONGE 



CHAPITRE V. 

liES REGRETS. 

Avant de quitter entièrement cette 
porte, dont labeauté me ravissait, et où 
je reconnus tout l'art des anciens , et 
leurs proportions mises en œuvre d'a- 
près le peu d'écrits qu'ils nous ont lais- 
sés, je dois vous dire que l'inscription 
qui en formait la dédicace , et qu'on 
lisait dans la frise en caractères grecs , 
fondus de l'argent le plus fin , était en 
l'honneur de Vénus , déesse de la beauté , 
et de son fils , le tendre et trop souvent 
perfide Amour ; qu'elle avait été consa- 
crée par Bacchus et par Cérès , ces di- 
vinités bienfaisantes qui portent l'abon- 
dance et la joie dans nos festins. 



DE POLIPHILE. 47 

Sans doute cette dédicace expri- 
mait que les riches produits de la terre 
doivent alimenter l'industrie qui sait 
les multiplier pour nos jouissances , et 
les arts , ces attraits si puissants pour 
entretenir l'amour, et captiver jusqu'à 
l'inconstance en variant toujours les 
moyens de plaire. 

La gaieté, doux présent de Bacchus, 
a souvent aussi dans un joyeux repas 
disposé à la tendresse plus d'une belle 
qui , sans les conseils de ce dieu , eût 
plus long-temps résisté aux vœux d'un 
amant. 

Que n'ai-je en partage , m'écriai-je 
aussitôt , et la fortune et les talentr ! 
Que ne puis-je ériger un temple dont 
la divinité serait cette même beauté, 
maîtresse absolue de tous mes senti- 
ments , la belle et tendre Polia ! 



/,8 SONGE 



CHAPITRE VI. 

LE CHAR DE LjL MORT. 

iViiLLE souvenirs, qu'avaient éveillés 
la vue de ces chefs-d'œuvre et les noms 
de ces dieux de l'antique poésie, occu- 
paient ma mémoire et me rappelaient 
les merveilleuses descriptions dont les 
livres d'Hésiode et d'Homère , d'Héro- 
dote, de Strabon, de Pausanias, et les 
autres auteurs anciens sont remplis. 

J'avais présent à la pensée et l'ha- 
bileté des artistes égyptiens pour tra- 
vailler séparément, au moyen des pro- 
portions fixées et convenues, les dif- 
férentes parties d'un colosse , qu'ils as- 
semblaient ensuite comme s'il eût été 
fait par la même main, et les moyens 



DE POLIPHILE. 49 

industrieux des architectes Satyrus et 
Pithée pour ériger le tombeau de Mau- 
sole, et les statues gigantesques du cé- 
lèbre Memnon , qui lit sortir du même 
bloc de granit trois figures de Jupiter, 
dont l'une, qui était assise, avait le 
pied long de sept coudées ou dix pieds 
et demi * , et cette statue de l'illustre 
Sémiramis , taillée sur le mont Bagis- 
tan , de dix-sept stades d'élévation. ^ 

(i) Ce qui donne, suivant les rap- 
ports , quarante-deux coudées , ou soi- 
xante-trois pieds de proportion (vingt 
mètres environ). 

(2) Plus de trois mille deux cents 
mètres. Vingt-sept stades faisaient une 
lieue de deux mUle cinq cents toises ; 
ainsi cette statue avait en hauteur près 
de deux tiers de lieue , sans doute y 
compris la montagne qui lui serrait de 
base. 



5o SONGE 

Je repassais dans mon imagination 
et ces immenses pyramides et ce laby- 
rinthe d'Egypte , ces théâtres harmo- 
niques , ces amphithéâtres supei'hes , 
ces thermes somptueux, la noblesse 
de ces temples , la continuité de ces 
aqueducs , et le nombre infini de ces 
colosses pour lesquels la constance des 
Egyptiens , l'art des Grecs , et la gran- 
deur des Romains, l'éunis, avaient ob- 
tenu l'immortalité, digne prix de leurs 
travaux. 

Je trouvais que les chefs-d'œuvre 
qui venaient de me frapper pouvaient 
facilement le disputer à cette statue co- 
lossale d'Apollon, transportée à Rome 
par Lucullus , au Jupiter dédié à l'em- 
pereur Claude, à celui de Taren te, fon- 
du par Lisippe, au colosse de Rhodes, 
qui rendit à jamais célèbre le nom de 
Charès de Lydie, et à ceux que Xéno- 



DEPOLIPHILE. 5i 

dore, de Marseille, exécutait à Rome 
et dans les Gaules ; enfin au colosse du 
Taillaat Hercule à Sur, et même au 
Jupiter Séiapis, exécuté en émeraudes 
dans la proportion de neuf coudées , 
pour le temple de ce dieu dans l'Oasis 
d'Ammon. 

Je me disais , si les seules mines de 
tous ces précieux monuments ont tant 
et de si justes droits à l'hommage des 
esprits cultivés, que serait-ce donc 
s'ils en avaient pu jouir dans leur fraî- 
cheur et dans leur beauté ? 

Revenu enfin de mon étonnement , 
je pensai que si ce frontispice était 
consacré à Vénus et à son fîls , en 
pénétrant dans l'intérieur je devais y 
trouver leur temple et leurs statues : 
à peine j'avais fait un pas, qu'une co- 
lombe p'us blanche que la neige tra- 
versa mon chemin ; je crus que cet au- 



52 SONGE 

gnre me serait favorable, et je pénétrai 
dans l'intérieur du vestibule , où de 
nouveaux objets s'offrirent à ma vue. 

Un revêtissement de marbre blanc, 
où des compartiments de jaspes variés 
étaient incrustés , composait les lam- 
bris ; d'autres jaspes noirs , du plus 
beau poli , formaient autant de mi- 
roirs ; des sièges de marbre ornaient 
le pourtour, et se détachaient admi- 
rablement sur un pavé de nacre de 
perle ; ses ondulations semblaient être 
celles d'une eau limpide et battue , dont 
la surface est blanchie d'écume. 

Cette pièce était voûtée en berceau ; 
sa courbure venait s'appuyer sur une 
large frise où étaient représentées en 
bas-reliefs, sur un fond couleur d'eau 
de mer , plusieurs chimères , espèces 
de tritons et de sirènes jouant avec des 
naïades et de petits génies agréable- 



DE POLIPHILE. 5i 

ment enlacés dans leurs amples na- 
geoires. 

Ces génies soufflaient dans des buc- 
cins , des conques marines, et d'autres 
instruments fantastiques ' ; d'autres 
tressaient des couronnes de corail , de 
lotus , et d'algue marine ; des chars 
légers , tirés par des dauphins , sem- 
blaient glisser sur les flots , et por- 
taient les trésors de l'empire de Nep- 
tune , ou les fleurs et les fruits qui 

( 1 ) Plusieurs sarcophages antiques 
présentent les mêmes sujets parfaite- 
ment rendus ; ils ont été reproduits par 
les sculpteurs modernes. La frise du pre- 
mier ordre des guichets du Louvre , 
attenant le grand salon de peinture , 
est parfaitement conforme à cette des- 
cription , et semble avoir été copiée 
d'après ; elle est exécutée avec beau- 
coup d'art. 

S. 



54 SONGE 

naissent sur ses rivages caressés chaque 

jour par l'onde amoureuse. 

La nautile vitrée opposait sa volute 
diaphane aux tons rembrunis de la tor- 
tue , dont ces habitants de l'onde se 
servaient comme de boucliers ; des cor- 
selets de joncs , des lances formées de 
roseaux, liguroient dans leurs joyeux 
combats , où le vainqueur courroucé 
poursuivoit le fuyard ; celui-ci, pour 
échapper à sa vengeance , plongeait en 
riant , ou se laissait envelopper dans 
la vague recourbée. 

Le plafond se divisait en comparti- 
ments, où l'on distinguait, en Ire autres 
sujets , l'enlèvement de la belle Europe 
par Jupiter sous la forme d'un taureau 
blanc ; Agénor son père, roi de Tyr, 
commandait à ses fils , Cadmus , Phénix , 
et Cilix, d'aller chercher leur sœur. 

Plus loin on voyait le combat terri- 



DE POLIPHILE. 55 

ble livi'é par Cadmus au dragon écaillé 
qu'ils rencontrèrent près de la fontaine. 
Enfin on appercevait dans le fond la ville 
de Thebes que bâtit ce héros par ordre 
d'Apollon, au lieu où le bœuf qu'il con- 
duisait s'arrêta ; ce qui donna à cette 
contrée le nom de Béotie. 

Un autre caisson renfei'mait l'bis- 
toire de Pasiphaé , le portrait du Mi- 
notaure , et l'ingénieux artifice de Dé- 
dale pour franchir les airs avec son fils 
le malheureux Icare. 

Ces sujets historiques et leurs acces- 
soires étaient rendus avec autant d'art 
dans la composition , que de vérité dans 
les détails. La pureté du dessin, la fraî- 
cheur du coloris, portaient l'imitation 
des objets jusques à l'illusion; et l'on 
doutait un instant en les voyant s'ils 
étaient peints, ou s'ils s'offraient à l'œil 
en réalité. 



56 SONGE 

Je m'attendais à trouver le temple de 
la Beauté au bout d'un si riche vestibule ; 
mais des ténèbres couvraient la porte 
opposée ; je me sentis entraîner au mi- 
lieu de leur épaisseur, et j'entendis un 
bruit épouvantable , un cliquetis d'ar- 
mes que choquaient avec fureur de fé- 
roces combattants. 

Plus loin je vis remuer des ossements 
à la lueur de torches funèbres ; on en 
formait une espèce de bûcher que l'on 
embrasa, sacrifice obligé pour appaiser 
la divinité terrible dont trois spectres 
sanglants annonçaient la présence : 
leurs affreux hurlements se prolon- 
geaient de déserts en abymes, et reten- 
tissaient au loin dans ce triste séjour. 
Qui pouvait méconnaître les Eumé- 
nides , Alecto , Mégère , et Tisiphone , 
ces implacables filles des enfers ? 

Je fuyais à grands pas leur sinistre 



DE POLIPHILE. 57 

rencontre , lorsque je vis passer dans 
l'éloignement un char que précédait 
la Peur , pâle et tremblante , et que 
suivaient le Chagrin , les Regrets , la 
Désolation. 

Il était composé du squelette d'un 
énorme animal ; des serpents entou- 
raient sa charpente osseuse , lui ser- 
vaient de traits et de ressorts-, et fai- 
saient retentir l'air de leurs sifflements ; 
la déesse, armée de sa faulx redoutable, 
c'était la Mort elle-même, soulevait un 
crêpe ensanglanté , dont l'extrémité se 
perdait dans les ténèbres , qu'il épais- 
sissait encore ; à ses côtés gisaient la 
Fièvre et l'Insomnie ; quatre ministres 
principaux, agents de deuil et de des- 
truction, pressaient les cerfs agiles qui 
leur servaient de monture , et faisaient 
voler le char qu'ils conduisaient ; on 
lisait en traits de feu ces mots sur leurs 



58 SONGE 

fronts dépouillés, Guerre, Famine, 

PeST:- , MÉDECIVE. 

Un dragon, ceilieie impitoyable, ac- 
compagnait le fatal quadrige ; sa gueule 
Tomissait les poisons destructeurs, et 
son haleine enf.ammee séchait ITierbe 
des prés ; les branches effeuillées tom- 
baient en sa présence , et l'oiseau qui 
respirait cette vapeur infecte s'aba-iait 
sans vie et sans mouvement à ses pieds : 
son regard seul déva.stait les campa- 
gnes ; je n'évitai ses atteintes qu'en me 
précipitant au milieu des souterrains 
creusés sous cette pyramide ; ils n'é- 
taient peuplés que de reptiles . et le vol 
des chauves-souris qui se heur'aienf à 
ma rencon're agitait encore mon ame 
émue du spectacle effrayant dont elle 
venait d'être frappée : je n'avançais 
donc qu'en tremblant , étendam les bi as 
devant moi, et dirigeant au hasard mes 
pas mal assurés. 



DE POLIPHÎLE. 59 

Après bien des détours dans l'obscu- 
rité , je trouvai une foible lampe qui 
jetait, par intervalle seulement, quel- 
ques ravons pâlissants devant l'autel où 
elle était appendue. 

Je pus entrevoir, au moyen de cette 
lumière incertaine , en quels lieux j'é- 
tais , et je reconnus les massifs et les 
passages voûtés qui en formaient d'im- 
menses catacombes , galeries accessoires 
et dépendantes du palais de la Mort. 

J'appercus une autre petite lueur, 
je m'y portai ; mon cœur tressaillit de 
joie en revoyant ce jour tant désiré, 
cette vive lumière dont Phébns enri- 
chit les mortels en prodiguant à tous 
ses rayons bienfaisants. Je continuai 
donc de marcher avec tranquillité , et 
je me trouvai rendu à la lumiei'e et à 
la vie au milieu d'une vaste et riante 
campagne. 



6o SONGE 



CHAPITRE VIL 

LES NYMPHES. 

Jl'avorisé de l'haleine du zéphyr et 
de la douce chaleur du soleil , je fus 
bientôt ranimé ; je retrouvai toute la 
vivacité de mes sens et les facultés de 
mon esprit pour examiner et observer 
avec fruit ce qui se présenterait à moi. 

Le site était enchanteur et planté 
d'une grande variété d'arbres et d'ar- 
bustes dont le vent agitait le feuillage , 
et promenait au loin les parfums odo- 
rants. 

Je passai une petite rivière sur un 
pont antique de marbre blanc , d'une 
seule arche , et d'une heureuse pro- 
portion. 



DE POLIPHILE. 6i 

Au sommet était une table de por- 
phyre, sur laquelle était sculptée une 
ancre avec un dauphin, attributs du 
commerce et de la navigation ; on y 
voyait encore plusieurs emblèmes, tels 
qu'une tète de victime entre deux 
branches , que je pris pour du lau- 
rier , cet arbre chéri d'Apollon , et 
dont le terrible Mars moissonne aussi 
trop souvent les rameaux avec son fer 
ensanglanté. L'allégorie eût été plus 
juste , dis-je en moi-même , si l'on eût 
mis une seule branche sur un monceau 
d'ossements : est-il en effet une victoire 
qui ne soit achetée par d'innombrables 
sacrifices ? On lisait au bas cette devise, 
Semper festlna lente ^ Hâte -toi len- 
tement. Ah! sans doute, il est toujours 
temps de payer aussi cher une ombre 
de gloire. 

Des appuis de marbre assuraient le 
6 



62 SONGE 

regard et la tranquillité du voyageur , 
et lui offraient dans leur épaisseur une 
banquette ménagée pour son repos. 

Après les scènes qui venaient de 
m' arriver, je craignis encore quelque 
enchantement, et ne voulus pas m'y 
asseoir. 

Je vis que le cours de l'eau se di- 
visait en deux bras, dont les bords 
étaient garnis de plantes amies des 
fontaines. Une petite isle était peu- 
plée d'oiseaux aquatiques de toute es- 
pèce, qui se disposaient pour attaquer 
les poissons dans leur plaine liquide, 
et fuir ensuite à leur tour devant le 
trait meurtrier qui devait les attein- 
dre malgré la rapidité de leur vol. 
Cette parité de traitement que le faible 
reçoit du plus fort est-elle donc une 
vengeance réservée par le ciel ? ou ce 
jeu de destruction continuelle est -il 



DE POLIPHILE. 63 

un vœu de la nature , auquel tous ses 
enfants soient contraints d'obéir ? 

Au-dessus des arbres pointait le 
faîte d'un édifice, et cette vue me ré- 
jouit d'autant plus que j'espérais y 
rencontrer quelque habitant et Ihos- 
pitalité. Je me hâtai d'arriver, et je 
vis que c'était une fontaine de forme 
octogone : chacune de ses faces était 
décorée aux angles de deux colonnes 
corinthiennes délicatement travaillées, 
et surmontées d'un fronton ; au mi- 
lieu du tympan on distinguait une 
couronne de feuilles d'eau, et deux 
colombes qui buvoient dans un vase 
de forme élégante. ^ 

(i) L'auteur, dont l'iiiiagination était 
nourrie des chefs-d'œuvre de l'antiquité , 
rappelle ici un sujet connu dans plusieurs 
bas-reliefs , et particulièrement la célèbre 
mosaïque du capitole. 



64 SONGE 

Un Las-relief, d'une exécution ad- 
miraLle , ajoutait à la richesse de son 
architectare ; il représentait une belle 
nymphe mollement couchée sur un lit 
de roseaux ; les formes sinueuses de 
son beau corps se dessinaient sur les 
plis fins et serrés de sa draperie ; elle 
en soulevait un pan avec grâce ; la can- 
deur de l'innocence parait son front, 
et le sourire était placé sur sa bouche 
demi-close. 

De son sein élevé découlaient deux 
légers filets d'une eau limpide et pure : 
ils retombaient dans une grande vasque 
de porphyre ; les cheveux de cette belk , 
nattés avec art , descendaient jusque 
sur ses épaules. 

On lisait cette inscription sur la frise 
placée au dessus de l'ordre ; 

A LA MERE C O ]VÎ 31 U JT Z. 



DE POLIPHILE. 65 

Le ruisseau qui naissait de cette fou- 
taine était bordé de rosiers , et tra- 
versoit un champ de cannes de sucre 
qu'il fertilisait ; un berceau d'orangers 
et de citronniers suivait les contours 
de son lit ; ces arbres s'y miraient , et 
réfléchissaient leurs beaux fruits dans 
son onde souvent parsemée des fleurs 
dont le vent couvrait sa surface. 

Comme je reposais mes yeux sur ce 
riant tableau , je crus entendre le son 
de la trompette guerrière, et je frémis 
de l'idée de voir une armée laisser dans 
ces beaux lieux des traces funestes de 
son passage. 

Je fus bientôt rassuré par l'appari- 
tion d'une troupe de jeunes beautés qui 
s'avançaient en chantant ; l'une d'elles 
tenait une lyre dont elle accompagnait 
ses chants ; les autres mêlaient à ses re- 
frains les sons de divers instruments, 
(3. 



66 SONGE 

Je me cacliai derrière un arbuste 
pour voir passer cette gracieuse troupe 
sans en être vu, et je distinguai cinq 
de ces belles nymphes dont la démar- 
che légère suivait la mesure marquée 
par la lyre; elles étaient couronnées de 
myrte ; une tresse d'or attachait leurs 
nattes ondoyantes ; leur robe était dé- 
coupée selon lecostume del'isle deCos , 
c'était une triple tunique successive- 
ment étagée: la première était du coton 
le plus fin ; la seconde de soie teinte en 
pourpre éclatante; la troisième d'un 
verd tendre: une ceinture d'or brillait 
au-dessous de leur sein , et des bracelets 
de même métal retenaient les manches 
diaphanes de leur premier vêtement ; 
des rubans d'or et de pourpre enlaçaient 
leur cothurne élégant , qu'enrichissait 
encore une broderie artistement tra- 
vaillée. 



DE POLIPHILE. 67 

L'une d'elles m'ayant apperçu, toutes 
s'arrêtèrent pour me considérer : le res- 
pect m'empêchait de leur adresser le 
premier la pax'ole ; elles virent mon em- 
barras, et la plus voisine me demanda 
d'un air gracieux ce que je faisais dans 
ces lieux, et qui je pouvais être. 

Vous voyez , leur dis-je un peu ras- 
suré, un amant malheureux, puisqu'il 
est séparé de celle qu'il adore ; je la 
cherche par-tout : vous n'ignorez pas 
sans doute quels dangers j'ai courus 
avant d'arriver jusqu'ici; peut-être, et 
je le vois , j'ai violé quelque asile sacré, 
puisqu'à vos grâces, à votre beauté, je 
ne puis méconnoître en vous toutes 
le rang des immortelles: mais, belles 
nymphes, pardonnez à mon audace; un 
malheureux étranger pourrait-il exciter 
votre colère, quand il implore votre 
pitié? 



68 SONGE 

Suppliant , j'étais à leurs genoux ; 
elles s'empressèrent de me relever. Ne 
crains rien , jeune homme , me dit l'une 
d'elles , nous admirons ta fortune et ta 
persévérance, car tu as couru bien des 
dangers avant de pénétrer jusqu'ici; 
mais tu es arrivé dans le séjour du bon- 
heur et de la ti'anquilliîé. 

Tu vois, me dit cette nymphe en me 
montrant ses compagnes , que les ha- 
bitants de ces lieux ne sont pas trop 
effrayants ; mes compagnes sont aussi 
aimables que belles ; la gaieté nous unit ; 
elle varie nos plaisirs dans un pays dont 
tu ne connais pas encore toutes les dé- 
lices. Les figues ni les raisins qui mû- 
rissent sur les coteaux du mont Taurus 
ne sont pas plus doux que nos fruits ; 
et les jardins si vantés des Hespérides 
ne peuvent être comparés à ceux dont 
nous jouissons : la fertile Egypte est 



DE POLIPHILE. 6p 

moins abondante, et nous n'avons jjas 
à nous garantir ici des inondations d'un 
fleuve impétueux, ni des malignes in- 
fluences de l'air de ses marais. 

Nous vivons tranquilles sous les lois 
d'une reine grande, noble et libérale, de 
la sage Eleuthéride ', modèle de toutes 
les beautés comme de toutes les vertus. 

Nous te présenterons aux pieds du 
trône de notre auguste souveraine; elle 
te recevra sans doute avec bonté. 

Toutes nos compagnes nous envie- 

(i) Ce mot signifie Conservatrice de 
la liberté. Jupiter Eleuthérien avait des 
fêtes dans la Grèce qui se célébraient 
tous les cinq ans ; elles avaient été insti- 
tuées par les Grecs après la défaite des 
Perses, sous la conduite de Mardonius. 

Il y en avait du même nom célébrées 
par les Samieus en l'honneur du dieu 
d'amour. 



70 vSONGE 

ront le bonheur d'offrir à ses yeux un 
jeune étranger : ce nouvel hôte sera 
bien accueilli sans doute, puisqu'il 
va lui donner une occasion nouvelle 
d'exercer ses bienfaits. 



DE POLIPHILE. 71 



CHAPITRE VIII. 

r< E BAIN. 

XL ASSURÉ par des paroles aussi gé- 
néreuses , je me livrai aux soins em- 
pressés de ces belles nymphes , et leur 
offris avec le tribut de 'ma reconnais- 
sance les faibles services que je pour- 
rais leur rendre. 

Comme je vis qu'avec leurs instru- 
ments elles portaient encore des vases 
remplis d'essences, des voiles, et d'au- 
tres accessoires de leur parure, je vou- 
lus m'en charger , mais elles n'y con- 
sentirent point , et me dirent avec 
ingénuité , nous allions au bain , tu 
vas V venir avec nous , c'est tout près 
d'ici, et peut-être as -tu déjà vu la 



72 SONGE 

fontaine. Oui, belles nymphes, leur 
dis-je un peu étonné cependant de la 
proposition ; de ce moment je suis 
votre esclave, et vous pouvez disposer 
de moi : j'ai vu la charmante fontaine, 
je m'y suis même désaltéré avant d'a- 
voir obtenu votre agrément ; et si c'é- 
tait un crime je vous offre en répa- 
ration et mon repentir sincère et tous 
les dédommagements que vous exi- 
gerez. 

Bon, reprit une autre, il est bien 
question de cela, nous sommes amis 
maintenant , on est ici sans façon , 
donne-moi la main : tu ne nous as pas 
encore demandé nos noms , je vais te 
les dire ; tu vois , nous sommes cinq 
assez jolies vraiment , 

Et même ou pourrait dire belles ; 
Des Sens nous sommes sœurs jumelles. 



DE POLIPHILE. 73 

Moi je m'appelle Aphaée , ou , si tu 
veux, le Tact : ma sœur qui porte les 
parfums c'est l'Odorat ; son nom est 
Osphrasie : Horasie tient le miroir , 
et c'est la Vue : aux sons de la lyre 
d'Acoé , tu reconnais l'Ouie : enfin , 
lorsque tu auras goûté du nectar que 
Géosie porte dans cette jolie amphore , 
tu sauras que c'est le Goût. N'es -tu 
pas en joyeuse compagnie ? Nous ne 
nous quitterons plus. Après tes fati- 
gues le bain t'est nécessaire ; nous al- 
lons en jouir , et puis nous retourne- 
rons au palais de la reine. Sois aussi 
franc avec elle que nous le sommes 
avec toi ; raconte lui sans déguisement 
l'histoire de tes amours , et sois sûr 
de trouver en elle bonté, faveur, et 
protection. 

Je ne savais où j'en étais : mais de 
tant de merveilles ce qui me flattait 
1 7 



74 SONGE 

le plus était l'espoir de retrouver, de 
voir et d'embrasser ma chère Polia ; 
je ne craignais plus pour elle la com- 
pagnie de ces nymphes si belles , de- 
puis que je savais leur nom : un peu 
de honte cependant me tenait d'être 
en habit si peu décent pour paraître 
devant la reine : mais je me dis bientôt, 
Puisqu'ici tout est enchantement, sans 
doute après le bain mes habits auront 
pris une fraîcheur nouvelle, et je n'au- 
rai point à rougir de mon accoutrement. 
Nous étions à la porte de ce bain ; 
c'était une jolie coupole à huit pans, 
décorée dans le genre oriental, où les 
marbres, les jaspes, les crystaux bril- 
laient de toutes parts ; la voûte était 
découpée à jour , et représentait un 
berceau de divers feuillages exécutés 
en pierres fines et transparentes , comme 
ou le fait avec tant d'art à Florence. 



DE POLIPHILE. 75 

Le pivot d'un enfant ailé, qui ser- 
vait de girouette au dehors , faisait 
voltiger au sommet de la lanterne in- 
térieure un grand papillon aux ailes 
nacrées , aux yeux de diamant ; et , 
selon le vent qui soufflait, l'insecte 
brillant allait se poser sur la tête de 
l'un des trente-deux enfants dEole, 
figurés dans un disque au plafond '. 
Chaque fois que le vent changeait , 
l'enfant ailé avertissait par le sou de 
sa trompe dorée ; c'est ce que japper- 
cevais par la porte en me baissant pour 
jeter un coup-d œil dans l'intérieur. 



(1) Columna a pris lui-même cette idée 
du triton de bronze placé au sommet de 
la tour des vents à Athènes , monument 
qui subsiste encore , dont Vitruve parle 
dans son premier livre , et qui marquait 
les vents avec sa baguette. 



n6 SONGE 

Quel enfantillage ! me dit Orasic ; 
te contenterais-tu de rester à la porte? 
Entre avec nous. Aurais -tu pénétré 
jusqu'ici , si tu n'étais modeste et sage ? 
Entre donc , beau garçon , et sois le 
bien venu. 

Je ne revenais point de tant de li- 
berté dans de jeunes beautés , dont 
l'extérieur était d'ailleurs si modeste ; 
mais leur ton d'ingénuité m'inspirait 
le respect. Ne t'étonne point, me dit 
Acoé en soulevant sa lyre , de noua 
voir si franches et si gaies: 

Nous ne savons mettre aucun art 
Dans les discours , dans la parure ; 
Tu nous verras toujours saus fard , 
Car notre mère est la nature. 

L'intérieur de la salle ne le cédait 
point à l'extérieur pour la magnifi- 
cence et le bon goût : on y voyait en 



DE POLIPHILE. 77 

bas-relief, au-dessus des portes, des 
sujets taillés dans l'albâtre au fond vei- 
né ; c'était, d'un côté, le jeune Arion 
sur un dauphin , qu'il conduisait au 
son de sa lyre ; de l'autre , le fougueux 
Weptune armé de son trident , et pres- 
sant un cheval marin. 

Les murailles étaient de pierre de 
touche du plus beau noir, et d'un poli 
parfait, encadrée dans des champs de 
rouge antique : on avait choisi ces cou- 
leurs sans doute par raffinement de vo- 
lupté , pour faire mieux ressortir l'éclat 
et la blancheur de ces nymphes qui ve- 
naient s'y baigner. ' 

Une précieuse mosaïque servait de 

(i) Plusieurs panneaux antiques d'Her- 
culanum , de Pompéia , et des bains de 
Livie , sont entièrement conformes à cette 
description; tels sont, entre autres, ceux 

7- 



7» SONGE 

pavé ; elle représentait un nombre in- 
fini de poissons dans toutes sortes de 
mouvements : en sorte que quand ce 
pavé était recouvert de quelques pou- 
ces d'eau ou pouvait croire ces pois- 
sons naturels ; les vacillations de l'eau 
paraissaient alors leur donner du mou- 
vement. 

Le feu circulait dans des conduits 
souterrains ; en un instant l'air se trou- 
va parfumé par des gommes et des bois 
odorants que les nympbes brûlèrent 
en entrant ; puis elles attachèrent , en 
s'aidant réciproquement, leurs cheveux 
dans un réseau d'or. 

Dépouillant ensuite leurs tuniques, 

des jolies danseuses si connues et si sou- 
vent répétées dans nos décorations inté- 
rieures depuis que nous avons adopté la 
grâce simple et naïve du genre antique. 



DE POLIPHILE. 79 

elles mirent à découvert des formes si 
pures et si blanches , que j'en fus autant 
ébloui que surpris ; elles descendirent 
cependant les gradins du bassin, et se 
plongèrent dans l'eau sans faire trop 
d'attention à moi. Je ne pouvais en 
dire autant ; immobile et transporté 
d'admiration , j'épiais tous leurs mou- 
vements, leurs jeux folâtres, leurs en- 
lacements. 

Quelle épreuve , ô ma chère Polia ! 
mais le cœur glacé qui eût pu voir sans 
émotion tant de charmes divins n'eût 
pas été digne de ton amour. 

Ne veux-tu donc pas , me dirent- 
elles voyant mon embarras , te baigner 
avec nous ? Craindrais - tu d'éclipser 
par l'éclat de ta beauté les lis de notre 
jeunesse.'' — Oh! non sans doute, belles 
nymphes ; mais je puis , si vous le de- 
sirez, vous faire voir bientôt un cor- 



8o SONGE 

beau parmi les plus blanches colombes. 

Acoé me dit aussitôt, Tu n'as pas ré- 
pondu à notre confidence ; je t'ai appris 
tous nos noms, et nous ne savons pas 
encore le tien : tu es bien réservé , jeune 
homme. 

Poliphile est mon nom. — Poliphile .•* 
nous le trouvons joli, dirent-elles tou- 
tes ensemble ; et celui de ta belle? — 
Poha. — Comment Polia ? ton nom a 
donc été fait exprès pour elle; car Po- 
liphile , si nous ne nous trompons , veut 
dire amant de Polia. — Oui , le destin 
l'a réglé ainsi , et je suis à Poîia pour 
la vie . 

— Mais si cette Polia était ici parmi 
nous, que férais-tu pour elle.^ — Polia 
est maîtresse absolue de mon ame, et 
ses volontés sont la règle de ma con- 
duite. —Mais encore, comment l'as-tu 
quittée, et où l'as-tu laissée.** — Hélas! 



DE POLIPHILE. «I 

j'ignore encore où je suis ; tout ce qui 
m'est arrivé , ce que je vois même en 
cet instant, tout égare ma raison et 
trouble mes sens et ma mémoire : une 
seule chose m'est bien connue, c'est que 
j'aime Polia. 

Modèle des amants , meditOsphrasie 
en riant, que nous donneras-tu si nous 
te faisons retrouver la bien -aimée de 
ton cœur? Peut-être elle n'est pas loin; 
livre ton ame à l'espérance , prends part 
à nos jeux , et viens danser avec nous. 
Elles me prirent par les mains, nous 
formâmes une ronde, et nous dansions 
ensemble. Si près de ces corps d'albâtre 
on eût dit et je croyais voir moi-même 
un noir habitant de l'Ethiopie nageant 
au milieu d'une troupe de cygnes. La 
coquetterie des nymphes se plaisait à la 
comparaison; les bons mots, la gaieté, 
la folie même accompagnaient la daase ; 



82 SONGE 

les instants s'écoulaient avec rapidité : 
nous entrions à peine au bain , une heure 
était déjà passée. 

Le jet d'eau qui alimentait le bassin 
où nous folâtrions était d'une singu- 
lière composition. 

Dans une vaste niche se trouvaient 
placées deux naïades de bronze doré, 
d'une proportion un peu moins grande 
que nature ; elles soulevaient un enfant 
de même matière, qui avait ses petits 
pieds dans la main de chacune d'elles ; 
ainsi elles le soutenaient en équilibre , 
et le maintenaient par sa draperie , ce 
qui découvrait ses formes potelées : sa 
t<^te fine souriait ; et le petit vaurien 
donnait effrontément passage à un léger 
jfilet d'eau, tout ainsi que bonne nature 
a voulu que cela fût. 

Je ne pus m'empècher de rire de cette 
folle idée. Prends ce vase, me dit Acoé , 



DE POLIPHILE. 83 

et va , mon cher Poliphile , me prendre 
un peu d'eau fïaiche au jet de cette fon- 
taine ; ce que j'exécute aussitôt : mais 
à peine je posais le pied sur la première 
marche au devant du petit enfant ma- 
lin, qu'une bascule adroitement placée 
fit que le traitre m'inonda la figure d'une 
eau si froide et si rapidement lancée , 
que j'en fus aveuglé, et faillis tomber à 
la renverse. 

Nymphes de rire aux éclats , moi de 
courir après pour tâcher de les placer 
sous la douche perfide ; mais un plon- 
geon fait à propos me les dérobait tou- 
jours, et les rusées, nageant entre deux 
eaux , plus rapides qu'un trait , ne re- 
paraissaient qu'au bord opposé. 

Je n'avais pas remarqué dans la frise 
au-dessus du petit enfant un mot grec 
dont la signification est ridicule^ ou 
qui fait rire : le petit dieu fut en effet 



84 SONGE 

long-temps pour nous celui du plaisir 

et des ris. 

Nous sortîmes ensemble du bassin , 
et tous assis sur les gradins environ- 
nants, les nymphes se parfumèrent de 
leurs liqueurs aromatiques , et m'en 
donnèrent une boite pour que j'en 
pusse faire autant. 

Je partageai encore avec elles une col- 
lation de fruits glacés ; et l'amphore du 
nectar que portait Géosie , remplissant 
nos coupes d'or, se trouva bientôt plus 
légère. 

En un moment ces belles filles eurent 
ajusté leurs tresses et rattaché leurs vê- 
tements avec une grâce admirable : une 
aimable négligence ajoutait à l'élégance 
de leur parure ; et les voiles de la dé- 
cence recouvrirent bientôt, le dirai- je."* 
à mon grand regret les lis de l'inno- 
eence , les roses de la volupté. 



DE POLIPHILE. 85 

Comment trouves -tu, me dirent- 
elles , les mœurs de notre pays ? — Elles 
sont simples et pures , nymphes divines, 
et ce sera l'âge d'or quand vous aurez 
trouvé chacune un Poliphile, et que je 
reverrai ma tendre Polia. 

Cependant, je l'avouerai, la vue de 
tant d'objets charmants avait tellement 
enflammé mon imagination qu'ils se re- 
produisaient avec plus d'empire encore 
sur mes sens : je regrettais que les mo- 
ments délicieux du bain se fussent si 
vite écoulés ; et contre le vœu de mon 
cœur sans doute, pardonne, 6 Polia! 
mes désirs étaient infidèles. 

Les nymphes s'en appercurent, car 
est-il rien de plus clairvoyant en amour 
qu'un coup-d'œil féminin? les nym- 
phes donc multipliaient leurs agaceries : 
je courais après elles sur une pelouse 
unie , qu'arrosaient les détours dun 
8 



86 SONGE 

ruisseau ; et je ne sais si quelque faux 
pas fait à l'écart n'eût alors été funeste 
à ma vertu : le ciel m'en préserva, ou 
plutôt il me le refusa; quelques feuilles 
que je trouvai au bord de l'eau , et que 
je mis sur mes lèvres pour appaiser la 
soif dont je brûlais, rendirent le calme 
à mes esprits exaltés. 

Le jeu fini, nous nous trouvâmes 
bientôt à peu de distance du palais de 
la reine. 

Une longue allée de cèdres et de cy- 
près odorants en annonçait l'entrée; la 
pervenche azurée formait decbaque côté ' 
un tapis encadré par des haies d'oran- 
gers et de citronniers; leurs branches en- 
lacées composaient une agréable voûte, 
oùles feuilles , les fleurs et les fruits , ma- 
riaient leurs tons différents et la suavité 
de leurs odeurs. 

L'air était rafraîchi de distance en 



DE POLIPHILE. 87 

distance par des eaux jaillissantes, dont 
les crystaux retombaient en nappes ou 
en filets croisés dans des coupes et des 
bassins d'améthyste, de chalcédoine, 
d'agate , de jaspe ou de porphyre ; des 
naïades , des dieux marins , et d'agréa- 
bles chimères habilement sculptés, en 
faisaient l'ornement et récréaient la vue 
par la variété de leur composition, tan- 
dis que le bouillonnement de l'onde re- 
tombante produisait un agréable mur- 
mure. 

L'aspect du palais était à la fois im- 
posant et gracieux; tous les arts avaient 
concouru à son embellissement; leurs 
productions diverses y étaient réunies 
sans confusion, distribuées avec ordre ; 
le goût les y avait appliquées, et les y 
déployait avec magnificence. 

Un vaste portique élevé sur des mar- 
ches conduisait à un escalier spacieux 

' I. 8. 



88 SONGE 

agréablement conpé ; sa voûte en com- 
partiments était remarquable par l'ex- 
cellence des ornements de sculpture qui 
se détachaient sur des fonds d'azur en- 
cadrés d'or. 

De riches tapis tissus aussi d'or et 
de soie étaient suspendus aux portes , 
et se relevaient à volonté au moyen de 
cordons attachés avec art. 

On voyait sur la première porte la 
figure de la Terre , groupée avec tous 
les instruments du labourage ; et sur la 
seconde l'Astronomie avec ses signes et 
ses attributs. 

Les nymphes , prenant alors un air 
de gravité, me dirent : Poliphile, nous 
allons te guider et t'introduire au palais 
de notre auguste reine, en t'indiquant 
le cérémonial qu'il est d'usage d'y ob- 
serv r,et que sa volonté prescrit à ceux 
qui lui sont présentés. 



DE POLIPHILE. 89 

Nous passâmes successivement trois 
portes , que gardaient la Tigilance , la 
Politesse, et la Mémoire, pour arriver 
à la première pièce de l'appartement 
intérieur. 



90 SONGE 



CHAPITRE IX. 

tE PALAIS. 

A. TRÈS toutes les précautions exigées 
pour le cérémonial du palais , je me 
trouvai dans une grande galerie à raiz- 
de-chaussée , qui me parut occuper toute 
la façade du bâtiment : le fond de la 
voûte était d'or vif et bruni ; des rin- 
ceaux de feuillages et de fleurs artis- 
tement enlacés s'y découpaient ; mille 
oiseaux de couleurs variées se jouaient 
au milieu de leurs tiges. Tous ces détails 
cbarmants étaient rendus en mosaïque, 
d'une finesse extrême pour les matières 
et pour le travail. Les murailles étaient 
décorées d'arabesques composées dans 
le même genre , et exécutées avec un 



DE POLTPHILE. 91 

soin égal ^ ; le pavement , composé de 
marbres rares et assortis , n'était pas 
moins précieux. 

Ne vous troublez point, me dit Mné- 
mosyne ; conservez toute votre atten- 
tion pour examiner et retenir les nom- 
breuses merveilles qui se présenteront 
à votre vue, et pour suivre sur-tout les 
sages conseils de notre reine. 

Je m'inclinai en signe de soumission, 
et je promis constance et lîdele exécu- 
tion des ordres qui me seraient donnés : 
elle me laissa libre dans le palais. 

(i) On croit en lisant cette description 
voir les dessins de quelque précieux ma- 
nuscrit du seizième siècle , où l'or et les 
couleurs émaillées étaient appliqués avec 
tant d'adresse à des arabesques d'un fini 
et d'une délicatesse dignes encore aujour- 
d'hui de l'attention et de l'étude des meil- 
leurs artistes. 



92 SONGE 

Tour m'y parut d'un goût plutôt di- 
vin que tenant aux humaines faiblesses. 
Je traversai une salle parfailement cu- 
bique, pavée de jaspes choisis où domi- 
naient le rouge et le vert sanguin : une 
bordure de mosaïque taillée en pierres 
précieuses encadrait ce pavé ; l'exécu- 
tion en était si parfaite , qu'une bille 
jetée dessus etit roulé long-temps avant 
de s'arrêter. 

Des sièges de bois de sandal rouge et 
jaune étaient au pourtour de la salle ; 
des coussins de velours vert les recou- 
vraient; les murs, divisés en panneaux 
séparés par des pilastres de lapis lazuli, 
étaient revêtus de lames d'or incrustées 
d'arabesques en argent. ' 

L'artiste ou plutôt le génie décorateur 

(i) Le célèbre Boule , artiste , fabricant 
de meubles sous le regue de Louis X[V, 



DE POLIPHILE. 93 

avait placé au milieu de chaque panneau 
une couronne de fleurs et de fruits , exé- 
cutée en mosaïque de relief, composée 
aussi de pieri'es fines , et dont les tons 
répondaient parfaitement à ceux des 
objets représentés. 

Dans cette couronne , sur une des 
faces, éfaient sculptées en bas-relief les 
sept planètes avec leurs attributs, et les 
signes de leur influence : sur une autre 
face les sept triomphes de ceux que do- 
minent les planètes : dans la suivante les 
sept harmonies ou concordances des 
mêmes planètes au moment où l'ame 
vient animer le corps. 

a exécuté beaucoup d'incrustations de ce 
genre. Son exécution était parfaite , sa 
dorure belle et brillante; mais il y a tou- 
jours trop de richesses dans les compo- 
sitions , et ses formes, qui ue sont jamais 
pures, sont souvent détestables. 



94 SONGE 

La porte occupait le milieu de la qua- 
trième face, et les six panneaux restants 
représentaient , sous la figure de très 
belles nymphes , des allégories égale- 
ment relatives à l'influence des astres ; 
elles étaient expliquées en partie par des 
inscriptions et des devises ' . 

En face de cette porte était placé le 
trône de la reine, au-dessus duquel do- 
minait un soleil exécuté en or bruni : 
la vue ne pouvait en soutenir l'éclat. 

Une vigne d'or à feuilles d'émeraude , 
découj)ée à jour, formait le plafond de 
cette salle, dont la magnificence n'avait 
point d'égale. Cette vigne serpentait 
autour d'un treillage dont les chevrons 

(i) On voit que toutes ces couleurs 
et l'indicatiou de ces signes planétaires 
tiennent à l'alchimie et à l'astrologie ju- 
diciaire, que l'auteur a voulu traiter dans 
cet ouvrage. 



DE POLIPHILE. 95 

croisés s'appuyaient sur les pilastres de 
la salle. 

Des fruits de cornalineet d'améthyste 
étaient appendus à la ti^ife sinueuse, qui 
prenait naissance dans des vases d'a- 
gate, d'ambre, et de grenat, placés au- 
dessus de la corniche. 

Tout cet éclat d'un édifice entier , 
confié pour l'exécution au travail des 
orfèvres et des lapidaires , sous la direc- 
tion d'un génie , disparoissait cependant 
devant la beauté de la reine , dont la 
contenance majestueuse brillait sur son 
trône. 

In diadème ornait son front noble 
et serein, efse détachait sur lébene de 
ses cheveux ondoyants, que plusieurs 
tresses attachaient à un nœud de dia- 
mant. 

Un collier à triple rang descendait 
sur sa poitrine élevée ; un brillant soli- 



96 SONGE 

taire d'une énorme grosseur, monté en 
forme de bague , et taillé avec un art ad- 
mirable, était attaché au milieu de ce 
collier : le feu des diamants brillait de 
même à ses oreilles ; son manteau d'or 
tissu se drapait sur une tunique de gaze 
d'argent ; un camée taillé par Dioscoride 
attachait sa ceinture; et ses cothurnes 
brodés , qu'un gros rubis agraffait , 
étaient encore enlacés avec des rubans 
d'un verd glacé. 

Les dames de sa cour , richement pa- 
rées , étaient assises en demi-cercle aux 
deux côtés du trône , exhaussé sur des 
marches que recouvrait un tapis on- 
doyant. 

Jamais autant d'éclat n'avait frappé 
ma vue : je m'avançai doucement , et 
me prosternai à ses genoux. ' 

(i) C'est le moment que Lesueur a 



DE POLIPHILE. 97 

A l'aspect d'un étranger les dames 
se levèrent toutes par un mouvement 
spontanée. J'étais confus de tant d'hon- 
neur; mais je m'appercus que dans ce 
mouvement subit la curiosité avait plus 
de part encore que la politesse. 

Bientôt elles s'assirent, et deman- 
daient tout bas ou par signe, et toutes 
à la fois , aux nymphes qui m'avaient 
amené , d'où sortait cette figure étrange. 
Lareine elle-même, après m'avoir con- 
sidéré , demanda avec empressement , 
mais avec dignité, qui j'étais, d'où je 
venais, ce que je desirais. 

choisi pourpeiudre cette gracieuse com- 
position, gravée par J. Bouillard pom- la 
société des amis des arts. Cette agréable 
estampe porte le titre de Songe de Po- 
riPHiLE. Le tableau original a passé du 
cabiuet Robit, vendu dernièrement, dans 
celui de Vauthier. 



9S SONGE 

Lorsqu'elle eut enteudu mon nom eî 
connu le but de mon voyage , elle me 
dit avec douceur : 

«Polipliile, sois le bien venu: ta con- 
stance me plait ; nous aurons soin de toi ; 
j'entendrai le récit de tes aventures avec 
intérêt ; j'ai peine à comprendre com- 
ment tu as pu échapper au dragon vigi- 
lant qui garde mes états ; le char de la 
Mort que tu auras rencontré , et qui en 
fait sans cesse le tour, écarte de moi 
bien des curieux importuns : mais puis- 
que ta vertu peu commune t'a sauvé, 
compte sur ma bienveillance , elle ga- 
rantit ton repos. » 

Je lui fis mes remerciements dans 
les meilleurs termes que je pus trouver 
alors , et j'avoue que j'avais peu à choisir 
en commençant ; mais bientôt rassuré 
je racontai mon voyage sans déguiser les 
craintes que j'avais éprouvées jusqu'à la 
rencontre heureuse des belles nymphes 



DE POLIPHILE. 99 

à qui je devais le bonheur de voir la 
réunion de tant de charmes. 

La reine sourit à mon compliment, 
et me dit , N'est-il pas vrai, Poliphile, 
que ton voyage finit plus agréablement 
qu'il n'a commencé? Cependant, ajou- 
ta-t-elle en riant, si Polia savait que tu 
as couru après mes nymphes dans la 

prairie.... Je rougis Ne crains rien, 

continua-t-elle , ces dames sont aussi dis- 
crètes que moi ; tu feras connaissance 
avec elles ; nous dînerons ensemble : 
choisis ta place parmi nous ; et puisque 
les dieux t'ont protégé aussi ouverte- 
ment , je veux te recevoir dans toute 
la pompe de ma cour. 

Je pris donc sans cérémonie ma place 
sur les bancs de la salle entre les belles 
nymphes Osphrasie et Acoé ; j'étais le 
troisième après la reine, qui devait oc- 
cuper le siège du milieu. 

Vis-à-vis de moi étaient placées six 
I. 9. 



loo SONGE 

dames , tellement éloignées l'une de 
l'autre qu'elles tenaient à elles six tout 
un côté de la salle. 

La reine descendit avec majesté du 
haut de son trône, et vint s'asseoir sur 
un fauteuil au-dessus duquel on voyait 
le portrait d'un jeune homme sans bar- 
be , à la chevelure blonde et bouclée ; un 
manteau était agraffé sur son épaule. 

Au-dessous de ce buste un aigle éten- 
dant les ailes tenait dans ses serres une 
branche de laurier , et fixait avec fierté , 
malgré l'éclat d'un diadème azuré , au- 
tour duquel brillaient six rayons d'or , 
le visage de celui qu'on ne pouvait mé- 
connaître pour le divin Apollon. 

Toutes les dames , magnifiquement 
vêtues , prirent place autour de la salle : 
j 'observai leur politesse extrême envers 
les femmes qui les servaient, dont elles 
ne prenaient rien sans les remercier 
avec giace. 



DE POLIPHILE. lot 
Deri'iere le siège de la reine était une 
porte de jaspe oriental avec des compar- 
timents à l'antique d'un goût exquis. 
De chaque côté se tenaient sept musi- 
ciennes richement habillées ; elles chan- 
geaient d'instruments à chaque service , 
et jouaient avec une telle perfection , 
que les dieux même eussent pris plaisir 
à les entendre. 

Aussitôt on dressa les tables, et ce 
service fut fait avec une promptitude 
et une dextérité parfaites. 

On apporta devant la reine un tré- 
pied d'or assemblé sur un plateau de 
jaspe : ce support était destiné à porter 
une table ronde de trois pieds de dia- 
mètre, aussi en or , que l'on changeait à 
chaque service avec tout ce qu'on avait 
placé dessus. Les nôtres étaient de même 
hauteur et d'un diamètre pareil, mais 
seulement d'ivoire et le pied d'ébene. 
9- 



loa SONGE 

Par-dessus toutes on plaça un lapis 
de soie vei'te , qui descendait jusqu'à un 
pied de terre ; une large broderie d'ara- 
besques , enrichie de pierreries , l'en- 
cadrait , et au-dessous pendait encore 
une frange à jour tissue d'or et d'argent. 

On vit paraître ensuite une nymphe 
élégante qui portait une corbeille rem- 
pliedeplnsieurs sortes defleurs, qu'elle 
sema sur toutes les tables , celle de la 
reine exceptée. 

La reine ayant quitté son manteau , 
sa taille se développa plus avantageuse- 
ment, et l'on eut peine à soutenir le 
feu de la ceinture de brillants à laquelle 
un camée, chef-d'œuvre de l'art, servait 
d'agraffe. 

Lorsqu'elle fut assise, deux charman- 
tes personnes apportèrent une fontaine 
où, par un mécanisme ingénieux, l'eau 
qui tombait dans un bassin d'or remon- 



DE POLIPHILE. io3 
tait ensuite dans le vase qui lui servait 
de réservoir. Cette jolie fontaine fut pla- 
cée sur la table de la reine ; et les jeunes 
filles ayant fait un salut profond et gra- 
cieux , il fut aussitôt répété par toutes 
les autres employées au service. 

Trois autres nymphes suivaient les 
deux premières ; Tune portait une ai- 
guière d'or, l'autre un bassin de pareil 
métal, et la troisième une serviette de 
soie tissue avec finesse, et d'une blan- 
cheur éblouissante. 

La reine se lava les mains , et l'eau fui 
reçue dans ce bassin séparé , afin qu'elle 
ne troublât point celle du réservoir, qui 
fut aussitôt rempli avec l'aiguiere par 
de l'eau parfumée en pareille quantité 
qu'il s'en était perdu. 

La fontaine passa successivement sur 
toutes les tables ; chacun en fit usage 
avant le repas, ce qui donna l'occasion 



io4 SOINGE 

aux dames de développer les contours 
des plus beaux bras , et de faire briller 
l'ivoire de leurs mains délicates. 

Le milieu de la salle fut occupé par 
un trépied composé de trois génies pla- 
cés sur un socle évidé ; ils portaient 
chacun deux lampes qui vaporisaient 
des essences de rose , de myrte , de men- 
the, et d'autres fleurs. 

La reine était servie par trois nym- 
phes d'une beauté parfaite, vêtues d'or 
et de soie ; elles changeaient d'habiUe- 
ment à chaque service pour en prendre 
un de couleur pareille à la nappe de soie 
qui couvrait la table, et que l'on chan- 
geait également. 

Depetits chariots qui circulaient con- 
tinuellement autour des tables étaient 
garnis de nouveaux mets , et rempor- 
taient ce qui n'était plus utile. 

Les musiciennes faisaient entendre 



DE POLIPHILE. io5 
alternativement les accents d'une voix 
mélodieuse ou les sons de leurs instru- 
ments ; en sorte que tous les sens à la 
fois étaient délicieusement occupés, au 
moins la vue, l'ouïe, et le goût. 

Il v eut sept services tous variés par 
les mets , le linge et la vaisselle. Pour 
en donner une idée il suffira de dire que 
le premier service de la reine était en 
béryl, le second en topaze, le troisième 
en chrysolithe, le quatrième d'émeraude 
orientale, le cinquième de cornaline, le 
sixième de jacintlie, ainsi des autres ta- 
bles , ce qu'il serait trop long de détailler ; 
en un mot les festins de Lucullus, de 
Claude , de Yitellius , ou même ceux 
d'Apicius , ne pouvaient égaler celui-ci 
en recherche et en somptuosité ; leurs 
vins sans doute étaient moins délicats. 

Je vis avec surprise à la fin du repas 
que l'on apportait un grand brasier dans 



io6 SONGE 

lequel on jeta sur-le-cliamp des nappes 
et des serviettes tissues d'aniianthe, et 
que je n'avais pas examinées avant ; elles 
brûlèrent , et devinrent ensuite plus 
blanches que la neige. 

Je pus prendre encore une idée dans 
ce repas de ces somptueux banquets de 
la Sicile , de la politesse recherchée de 
l'Attique , et du travail délicat de ces 
vases si renommés de Cypre et de Co- 
rinthe. 

Une seule circonstance avait troublé 
ma joie et détourné mon attention de 
tant d'objets dignes de l'examen le plus 
approfondi , c'est que l'une des trois 
nymphes empressées à me servir avait 
tous les traits , l'air et la physionomie 
de la belle Polia, au point qu'à chaque 
instant je pensais m'y méprendre ; et 
qu'ayant les yeux sans cesse fixés sur 
elle, je perdais une infinité de détails 



DE POLIPHILE. 107 
que j'aurais voulu observer sans dis- 
tractions, ce qui me fut impossible: mes 
yeux donc s'y méprenaient , mais mon 
cœur ne pouvait s'y tromper et la cher- 
chait toujours. 

Les tables furent levées, chacun garda 
sa place : d'autres nymphes plus fraî- 
chement vêtues d'une gaze azurée pré- 
sentèrent des fruits , des liqueurs di- 
vines dans de nouveaux vases , chefs- 
d'œuvre des lapidaires. 

Une fontaine non moins extraordi- 
naire que la première fut présentée à 
chacun pour laver les mains : tous les 
genres de fruits y étaient imités en pier- 
res précieuses ; on y voyait, entre au- 
tres, des grenades de topazes, imitant 
ces fruits à différents degrés de matu- 
rité ; les gi'ains en étaient ou de rubis 
éclatants , ou d'émeraudes , ou de perles 
orientales, qui se détachaient par fois, 



io8 SONGE 

et bondissaient eu tombaut sur !e pla- 
teau sonore. 

Le mouvement des roues du char élé^ 
gaut et léger qui portait cet ingénieux 
produit de la science hydraulique , de 
l'art du statuaire , et de celui du cise- 
leur, réunis au plus haut degré de per- 
fection, faisait jaillir dans la salle une 
rosée d'essences : ces nuages parfumés 
rendaient ce lieu comparable aux voûtes 
de l'olympe, séjour fortuné des dieux. 

Les nymphes présentèrent à la reine , 
en s'agenouillant , une grande coupe 
d'or, qu'elle approcha de ses levi-es en 
faisant un léger signe de tète accom- 
pagné d'un gracieux sourire ; elle salua 
ainsi les convives , qui répondirent à 
leur tour par une profonde inclination 
et par de nombreux applaudissements. 

Quatre enfants vêtus d'une fme tu- 
nique de lin entrèrent en portant une 



DE POLIPHILE. 109 
ruche d'or sur un brancard recouvert 
d'un tapis de Perse, et se tournant vers 
l'orient ils ouvrirent , en s'inclinant , la 
porte de cette ruche ; aussitôt un essaim 
de mouches laborieuses en sortit ; elles 
se formèrent en colonne dans la direc- 
tion d'un rayon lumineux , qui parut 
tout -à- coup comme pour frapper de 
son éclat leurs ailes diaphanes, et lus- 
trer leurs petits corselets chamarrés; 
elles bourdonnèrent , se divisèrent en 
petits bataillons , et dans un moment 
toutes le fleurs semées dans la salle avec 
profusion disparurent ; le pavement qui 
en était jonché reprit son poli ; et la 
reine en se retirant ordonna les apprêts 
du bal. 



lo SONGE 

CHAPITRE X. 

LE TABLEAU DE LA VIE. 

Iant de magnificences ne peuvent 
que perdi-e à mes descriptions ; veuillez 
donc, lecteurs intelligents, suppléer, 
par tous les moyens de votre imagi- 
nation, à ce qu'il m'est impossible de 
vous exprimer; considérez aussi la gène 
qu'éprouve un esprit continuellement 
occupé de l'objet adoré , et vous par- 
donnerez peut-être plus facilement les 
distractions de mon pauvre cerveau : 
mais , si la vue de tant d'objets divins 
ne put m'empêcher d'adorer ma chère 
Polia, vous pourrez croire aussi qu'elle 
méritait un amour si constant. 

Figurez-vous donc le génie des arts 
se chargeant du soin de concevoir le 



DE POLIPHILE. 111 
plan d'un édillce, l'adresse des fées em- 
ployée pour l'exécuter, et vous aurez à 
peine une juste idée du spectacle pom- 
peux qui s'offrit à mes regards. 

Aux sons de la musique la mieux ca- 
ractérisée entrèrent trente -deux dan- 
seuses divisées en deux bandes ; l'une 
vêtue d'un drap tissu d'or, l'autre d'un 
drap d'argent. 

Chaque bande avoit pour chefs un 
roi et une reine, accompagnés de deux 
capitaines , deux écuyers , et deux fous : 
le reste de la troupe étoit, d'un côté, 
des Amazones , et de l'autre des légion- 
naires. 

Ces troupes se rangèrent au son de la 
musique, et s'alignèrent sur les carreaux 
de la salle : Tordre de se mouvoir étant 
donné , chacun s'avança selon son rang ; 
les soldats s'attaquèrent, les écuyers se 
croisèrent , et les fous se précipitaient 
àtravers les rangs sans mode ni mesure ; 



112 SONGE 

chacun cherchait à garantir sa reine ou 
son roi, que les capitaines surveillaient 
attentivement. Nombre de prisonniers 
se firent des deux côtés dans cette mêlée , 
aucun des soldats ne voulant reculer, 
mais plusieurs n'ayant pu éviter de se 
laisser couper. 

Les deux partis s'étant long-temps ba- 
lancés , la victoire demeura enfin au roi 
d'argent, qui, avec sa vaillante troupe, 
mit l'autre hors de combat. 

C'est ainsi qne par des jeux et des dan- 
ses on figurait autrefois dans la Grèce les 
jeux sanglants de Mars, on que, dans 
l'Inde antique, un bramine voulant en- 
doctriner un roi lui faisait goûter cha- 
que soir les conseils de la sagesse adroi- 
tement couverts des roses du plaisir.* 

(i) On voit qu'en effet ce ballet repré- 
sentait une partie d'échecs, dont on ra- 
conte ainsi l'origine. 



DE POLÎPHILE. ii3 

Les accords de la musique qui con- 
duisait cette marche étaient si parfaits , 
et exprimaient si bien les situations , 
ils indiquaient avec tant de justesse les 
mouvements à faire, que je n'ose plus 
révoquer en doute l'art admirable du 
célèbre Timothée , qui , par la puissante 
énergie des accords de sa lyre, contrai- 
gnit les soldats d'Alexandre à prendre 
les armes , et modulant ensuite des sons 
plus doux , les leur fît d époser pour goû- 
ter peu après les douceurs du repos. 

La reine m'ayant fait appeler, me dit, 
Je vois, mon cber Poliphile, que, mal- 
gré tous mes soins pour te distraire , tu 
n'es pas sans inquiétude, et que, pour 
jouir pleinement de tout ce qui peut as- 
surer ici le bonheur d'un mortel , tes 
yeux cherchent par-tout l'objet de tes 
désirs : j'ai deviné ton cœur, tu seras 
satisfait. 



114 SONGE 

Si , pour chercher encore ton amante, 
lu consens à quitter ces lieux , et que tu 
Teuilles suivre mes conseils, tu dois de 
ce moment diriger tes pas vers la l'oute 
des trois portes, où réside la puissante 
reine Télosie : tu auras soin de lire at- 
tentivement les inscriptions qui se pré- 
senteront à toi. 

Je te confie à deux nymphes qui te 
serviront de guide en parcourant mes 
états ; prends de plus cette bague que je 
te donne comme un gage de ma bien- 
veillance et de mon amitié. 

ïu vas voir, me dit-elle encore, une 
grande reine, à laquelle il est indispen- 
sable que tu sois présenté : si tu en es 
bien accueilli, ton bonheur est à jamais 
assuré ; s'il en était autrement , je ne 
pourrais que déplorer ton sort : vaine- 
ment tu chercherais à démêler sur son 
visage ce que tu dois attendre de cette 



DE POLIPHILE. ii5 

reine inconstante ; son air doux et affa- 
ble devient tout-à-coup sévère et terri- 
ble : mais c'est elle qui achevé et termine 
à son gré les aventures amoureuses; elle 
se nomme Télosie. ' 

Les nymphes Lagésie etThéleusie ' me 
conduisirent dans un beau verger situé 
à gauche du palais. Les arbres , les ar- 
bustes , et les plantes diverses , après 
avoir reçu la vie et leur accroissement 
des mains de la nature , y avaient été 
subitement transformés en émaux, et 
conservaient les mêmes tons dont le zé- 
phyr , la matinale aurore , et ses pleurs 
fécondants échauffés des rayons du so- 
leil, les avaient parées : leurs tiges étaient 
d'or, et , chose admirable ! les fleurs n'a- 

(i) BeTelos, Fin. 
(2) Noms qui signifient Sagesse et Vo- 
lupté. 



ii6 SONGE 

Talent pas perdu leur odeur; elles en 
distillaient les essences embaumées: en 
sorte que ces jardins magiques avaient 
tout l'agrément des autres, et conser- 
vaient une verdure éternelle, sur la- 
quelle la rigueur et l'inconstance des 
saisons ne pouvaient avoir aucune in- 
fluence. 

Ma belle compagne me fit monter sur 
une tour voisine , et me montra un laby- 
rinthe contourné en volute elliptique; 
un petit canal bordé d'une agréable pe- 
louse, semée d'arbres à fruits, et déco- 
rée de fontaines , de statues , et autres 
richesses de l'art , occupait le milieu des 
allées. C'est ainsi qu'elle m'expliqua les 
particularités de ce bosquet : 

Quiconque y est une fois entré ne 
peut jamais retourner en arrière ; les pe- 
tites tours semées de distance eu dis- 
tance sur le canal sont au nombre de 



DE POLIPHILE. 117 

onze ' ; un dragon terrible et furieux , 
mais invisible à la vérité, occupe ia 
tour du milieu. Si vous arrivez jusqu'au 
centre sans qu'il vous ait attaqué ou 
vaincu , vous ne pouvez à ce terme lui 
écbapper, et c'en est fait , alors on a 
vécu. 

Tu vois une inscription grecque sur 
la porte d'entrée , elle signifie , « la gloire 
qui n'est pas fondée sur la vertu se dis- 
sipe comme les gouttes de rosée aux 
rayons de l'astre du jour. « 

Ceux qui commencent le voyage de 
ce labyrinthe passent les premières dis- 
tances, avant d'arriver à la quatrième 

(1) Ce sont probablement les diverses 
périodes de la vie , comptées par cinq an- 
nées depuis la naissance jus qu'à vingt ans, 
et par dizaine depuis vingt jusqu'à quatre- 
vingt-dix , terme commun de ceux qui ar- 
rivent à un âge fort avancé. 



ii8 SONGE 

tour , dans l'abondance et les délices ; 
les fleurs et les fruits surchargent leur 
bateau. 

Observe, Poliphile, quel air pur et 
quelle clarté règne sur cette première 
partie du canal *, comme elle augmente 
encore progressivement jusques à la cin- 
quième tour, puis comme tout-à-coup 
à partir de ce point elle décroit et s'ob- 
scurcit en dégradant jusqu'à la tour du 
centre , où règne la plus parfaite obscu- 
rité. 

La première tour est occupée par une 
dame qui a les inclinations habituelles 
fort bonnes et généreuses ; on l'appelle , 
comme tu le vois par ce mot grec inscrit 
sur sa porte. Destinée. 

Devant elle remarque une immense 

(i) Ses différentes parties désignent 
l'enfauce, la jeunesse, l'adolescence, la 
maturité, la vieillesse, et la mort. 



DE POLIPHILE. 19 

quantité de miroirs ' ; elle en donne un 
à chacun de ceux qui se présentent, 
quels qu'ils soient, et ils s'embarquent 
pour le labyrinthe, où ils trouvent d'a- 
bord les chemins bordés de roses. 

Arrivés à la tour la plus voisine , ils 
trouvent une troupe de jeunes filles ^, 
qui leur demandent à se mirer, et choi- 
sissent pour compagnon de voyage celui 
dont la glace polie réfléchit le plus agréa- 
blement leurs attraits , s'attachent à lui , 
et l'accompagnent pendant sa marche 
sur les autres portions du canal. 

Ils arrivent ainsi tous ensemble à la 
tour suivante, et, après avoir admiré 

(1) Ce sont sans doute les divers états 
que l'on peut embrasser dans la vie. 

(2) Ne sont- ce point les passions qui 
nous portent avec chaleur à embrasser 
telle ou telle profession , qu'elles nous 
présenteutsousl'aspectleplus séduisant? 



I20 SONGE 

ces beautés , voguent vers une autre : 
les voyageurs y sont libres de continuer 
leur route avec la même compagne , ou 
d'en changer, car il s'en présente de 
beaucoup plus jolies ' encore que les 
premières ; aussi beaucoup ne se font 
point scrupule de les quitter. 

Il est bon de remarquer que de la 
seconde tour à la troisième le courant 
est un peu contraire, et que l'on est 
obligé de ramer pour vaincre son ef- 
fort : on a plus de peine encore à faire 
le trajet suivant, quoique la roule soit 
agréablement semée de divertissements 
et de plaisirs variés. Arrivés à la qua- 
trième tour, ils rencontrent d'autres 
femmes , espèces de lutins ou d' Ama- 



(i) Ce sont les circonstances impré- 
vues, les liaisons qui déterminent sou- 
vent à changer d'état. 



DE POLIPHILE. 121 
ïones très guerrières ' , qui font un nou- 
vel examen des miroirs, et retiennent 
ceux des possesseurs qui leur convien- 
nent, laissant passer les autres. Dans 
cette traversée le courant est rude et 
très difficile à vaincre, aussi font-ils 
force de rames. 

On lit cette maxime sur la cinquième 

tour: MEDIUM TENUERE BEA.TI; c'cst-îi- 

dire , un juste milieu viene au bon- 
heur. 

C'est en ce lieu que s'apprécie le mé- 
rite du voyageur ; il doit y avoir acquis 
la somme de bonheur et de science qu'il 
peut raisonnablement se flatter de pos- 
séder, car passé ce terme il perd en tout 
plus qu'il n'acquiert. 

(i) Les obstacles, les contrariétés de 
toute nature ; les obligations où l'on se 
trouve si souvent de sacrifier ses goûts 
aux convenances. 

II 



122 SONGE 

En sortant de cette tour, la pente de 
l'eau vous entraîne avec une incroyable 
rapidité vers le centre fatal ; aussi n'a- 
t-on pas besoin de ramer pour arriver 
à la sixième, où l'on renconti'e des fem- 
mes d'un âge mixr, d'un maintien ré- 
servé, et s'occupant à rendre de dignes 
hommages à la Divinité ' : souvent 
l'exemple puissant de leurs si douces 
vertus attire à elles les voyageurs qui 
ont le courage de renoncer aux charmes 
de celles qu'ils ont d'abord encensées, 
pour consacrer à celles-ci les derniers 
instants du voyage. Ces femmes estima- 
bles s'emparent du miroir, et loin de 
s'y regarder avec frivolité elles le diri- 
gent vers le voyageur, qui s'y reconnoit 
sans déguisement. 

(i) L'homme bien né, parvenu à la ma- 
turité, libre du joug des passions , peut 
se livrer alors à la pratique des vertus. 



DE POLIPHILE. 123 

Une fois ces six tours passées on na- 
vigue vers les autres avec plus ou moins 
de difficultés , dans un air épais et plus 
difficile à respirer'; des nuages fréquents 
l'obscurcissent , et la rapidité du cou- 
rant vous entraîne avec une force in- 
vincible vers l'abyme du centre : on n'a 
plus guère alors pour jouissance et pour 
consolation que le souvenir des instants 
gracieux, mais passés, des première» 
journées du voyage. Vainement on vou- 
drait retourner la barque pour voguer 
en arrière ; le canal est étroit , et la foule 
qui suit ne vous laisse pas la faculté de 
changer de direction : c'est avec peine 
qu'on est forcé de continuer , et non 
sans effroi qu'on lit à l'entrée de la 
redoutable tour : 

LA JUSTICE DIVINE EST INEXORABLE. 

(i) Les infirmités de la vieillesse. 
ï. il. 



124 SOINGE 

Cette sentence accable la plupart des 
Toyageurs , qui maudissent alors les 
trompeuses voluptés dont ce bosquet 
est peuplé. 

Sachez , Polipbile , me di t encore mon 
guide , que dans le fond de ce grand 
abyme est assise une sibylle rigoureu- 
se', à l'examen scrupuleux de laquelle 
nulle pensée même ne peut échapper ; 
elle pesé , examine , et juge toutes les 
actions , et rend une sévère justice à 
leur mérite , on couvre d'ignominie 
celles qu'un faux éclat avait déguisées. 

Nous passâmes peu après dans un 
autre bosquet formant une division sem- 
blable au précédent : celui-ci était exé- 
cuté dans la même perfection , mais tout 
en soie nuancée des plus vives couleurs, 



(i) La Conscience^ 



DE POLIPHILE. 125 
aussi d'or , et les fleurs exhaloient de 
même des odeurs semblables à celles des 
fleurs naturelles. 

Comme j'eïi montrais tout mon éton- 
nement , tu vois , me dirent mes gui- 
des, l'ouvrage des nymphes nos com- 
pagnes. Nous devons fuir l'oisiveté 
comme le plus dangereux des vices ; et 
pour employer notre temps à une occu- 
pation à la fois agréable, et qui ne soit 
pas sans utilité pour notre esprit, nous 
sommes obligées de tenir ce bosquet 
sans cesse entretenu des fleurs de cha- 
que saison. Nous suivons, en l'imitant 
chaque jour, tous les pas qui nous sont 
tracés par la nature ; nous admirons ces 
divines productions , et , sans nous flat- 
ter de les égaler encore par un travail 
parfait, nous avons souvent l'agrément 
de voir les oiseaux , les insectes , et même 
aussi nos compagnes , se méprendre à 
1 1. 



126 SONGE 

nos imitations. C'est «ne de nos plus 

douces jouissances. 

La nature est divine , 6 mon cher 
Poliphile ! et qui n'a jamais cherché à 
la copier, qui ne l'étudié pas sans cesse, 
ne peut se flatter de la connoitre et de 
l'apprécier. 

Nous distillons nous-mêmes aussi ces 
odeurs si suaves , que nous puisons , à 
l'exemple des abeilles, dans le calice des 
fleurs. Crois-tu que ce règlement absolu 
de notre l'eine, qui nous prescrit le tra- 
vail, et nous ordonne de suivre chaque 
jour , à toute heure , pour échapper à 
l'oisiveté, la marche progressive des sai- 
sons , et ces rapports si intimes du ciel 
avec la terre, ne puisse pas être avan- 
tageusement suivi par notre sexe dans 
beaucoup d'autres empires ? 

Nous ne pûmes nous refuser de pren- 
dre place dans ce beau lieu. Théleusie 



DE POLIPHILE. 12; 
chanta sur sa lyre Torigine de toutes 
ces merveilles, le charme de cet em- 
pire , les grandes qualités de la reine 
qui en faisait l'ornement , et le bon- 
heur d'y vivre avec Lagésie : ses accents 
étaient si mélodieux et si doux, qu'A- 
pollon eût été ou ravi , ou jaloux d«.' 
l'entendre. 

Après cette harmonie divine, Lagésie 
me prit par la main et m'entraîna en m* 
disant, Poliphile , je veux te faire voir 
d'autres objets encore plus utiles qu'il- 
ne sont agi-éables ; et déjà nous étions 
entrés dans un jardin voisin de celui 
que nous quittions. 

Au milieu s'élevait un obélisque de 
pierre de touche ; des figures en bas- 
relief entouraient le pied et soutenaient 
à chacun des angles une corne d'abon- 
dance : on y lisait un seul mot grec, 
dont les lettres séparées sur chaque face 



128 SONGE 

formaient , étant réunies , incornpré- 

hensiblc. 

Divers hiéroglyphes se remarquaient 
sous les pieds de ces figures, tels qu'un 
soleil , un gouvernail , une patere rem- 
plie de feu. Des sphinx semblaient por- 
ter cet obélisque. 

Lagésie m'expliqua ainsi ces signes 
et quelques antres. Dans ces trois figu- 
res premières , le quarré , le cercle , et 
le triangle , que les Egyptiens ont con- 
stamment répétés dans leurs savants 
hiéroglyphes , et qui s'opposent et se 
marient si bien ensemble , consiste 
toute la céleste harmonie. 

La figure carrée et cubique est dé- 
diée à la Divinité , parcequ'elle est le 
produit d'elle-même, et l'unité com- 
plexe , divisible et indivisible. 

Le cercle, et la sphère, son solide, 
sans fin et sans commencement , mo- 



DE POLIPHILE. 129 
dele de grandeur et d'éternité ; c'est 
Dieu même. 

Le triangle et la pyramide, décom- 
positions du quarré et du cube, sont la 
triple unité , ce nombre par excellence 
qui comprend comme en toute chose 
le commencement , le milieu, et la fin, 
on le passé, le présent, l'avenir; c'est 
la figure des rayons célestes , la base de 
toute solidité. 

Le soleil , globe éternel , immense , 
souverain créateur, créé lui-même par 
le grand tout, enfante, conserve, anime 
toutes les productions par sa belle lu- 
mière, par sa chaleur bienfaisante. 

Mais si, pour l'atome organisé, pour 
le ciron imperceptible, la goutte d'eau, 
qui réfléchit le plus petit des rayons du 
grand astre, devient elle-même un nou- 
veau soleil , qui sait si par rapport à 
nous autres cirons , un peu moins nains. 



i3o SONGE 

il n'est pas également une autre goutte 
de rosée qui, dans ce jeu, cet abyme des 
mondes , reçoit sa lumière d'un soleil 
plus grand , également fils de l'immen- 
sité ? 

Poliphile , adoi'ons en silence ! 

Le gouvernail signifie l'ordre sage- 
ment établi par l'auteur de toutes cho- 
ses , qui régit tout dans sa sagesse in- 
finie. 

Le vase rempli de feu est l'emblème 
de cette charité , de cet amour du pro- 
chain , qui nous sont inspirés par Dieu 
lui-même pour la conservation de l'es- 
pèce ; ce sont les liens de la société. 

Ainsi que ces figures nous le rappel- 
lent sans cesse, Dieu est incompréhen- 
sible , immuable , éternel ; c'est pour- 
quoi tu vois ces trois mots écrits sous 
la figure du soleil , sous celle du gou- 
vernail , et sous celle du feu. 



DE POLIPHILE. i3l 
Les couleurs même de ces trois blocs 
ne seront point indifférentes à ceux qui 
voudront rechercher toutes leurs signi- 
fications, que vous saisirez facilement. 
Ces vérités premières , ces grandes 
bases de toutes sciences , qui venaient 
de m'être dévoilées par la nymphe , me 
ravissaient en agrandissant mon esprit , 
et me faisaient attacher aux formes sim- 
ples de quelques pierres taillées géomé- 
triquement des idées sublimes ; elles me 
faisaient considérer avec un plaisir in- 
fini l'effet de cette masse élégante qui 
se détachait sur la verdure d'un pré ar- 
tificiel , au milieu des riches arbustes 
que l'industrie rivale de la nature avait 
créés pour charmer la vue. 

Après en avoir long-temps joui, raes 
compagnes m'ayant repris par la main 
me dirent, Poliphile , il est temps de 
diriger nos pas vers les trois portes que 



i32 SONGE 

nous devons cherclier ; et nous mar- 
châmes à travei's ces belles campagnes, 
en ajoutant au plaisir que donne l'exer- 
cice de la marche , à la jouissance d'un 
air pur, le charme inexprimable d'une 
conversation intéressante. 

C'est en puisant avec délices l'ins- 
truction dans les paroles de cette gra- 
cieuse nymphe que nous arrivâmes au- 
près d'une rivière dont les bords nour- 
rissaient les familles altérées des plantes 
aquatiques , et même les racines dvi ten- 
dre peuplier, du saule touffu, et d'au- 
tres arbres amis constants des fontaines. 

Après avoir traversé des planlations 
d'arbres fruitiers , qu'une multitude 
d'oiseaux égayaient de leurs chants mé- 
lodieux, nous nous trouvâmes dans une 
espèce de désert au milieu des sables et 
des rochers arides; nous entrevîmes les 
trois portes d'une simple structure, et 



DE POLIPHILE. i33 
qui aunonçoient une haute antiquité. 

Une de mes compagnes frappa la 
porte adroite; elle était de bronze verdi 
par le temps et l'humidité ; elle s'ouvrit 
aussitôt , et nous vîmes paraître une 
bonne vieille qui sortait d'une cabane 
enfumée , bâtie de terre grasse et de 
claies: on lisait sur sa ^orle Pjylurania 
ou Porte du ciel ; elle vivait d'absti- 
nence, ainsi retirée dans cette espèce de 
grotte ; on la nommait ïheuda, à Dieu 
consacrée. Six filles très pauvrement 
vêtues , nommées Chasteté , Prière, Abs- 
tinence , Obéissance , Humilité , Pau- 
vreté, lui tenaient compagnie. 

Lagésie s'appercut bien que la vue 
de cette vieille me déplaisait, et me dit 
d'un ton sévère : Je vois , Poliphile , que 
cette bonne et laborieuse personne ne 
t'intéresse point. Je ne répondis rien, 
mais je fis signe en cachette à ïhéleusie, 

12 



i34 SONGE 

sa compagne, de me tirer de cette posi- 
tion ; elle m'entraîna donc , et la vieille 
ferma la porte sur nous. 

Nous frappâmes à celle de la gauclie , 
qui fut pareillement ouverte : une fem- 
me audacieuse se présenta devant nous; 
son regard était enflammé ; elle tenait 
une épée la pointe en haut ; une cou- 
ronne et une palme y étaient attachées. 
Nul danger ne paroissait devoir intimi- 
der cette belle intrépide ; elle se nom- 
mait Euclia (gloire ou renommée); elle 
avait autant de filles que la vieille ; on 
les nommait Soin, Application, Peine, 
Patience, Hardiesse, et Constance. Cette 
demeure me parut aussi devoir exiger 
un travail au-dessus de mes forces, et 
je m'en éloignai. 

Nous voici donc à la troisième : Thé- 
leusie frappe, elle est ouverte, et nous 
entrons. Aussitôt nous vîmes s'avancer 



DE POLIPHILE. i35 
une femme attrayante nommée Phil- 
trone ', au regard vif, àla mine enjouée : 
sa gaieté , &on air séduisant , me firent 
désirer de me lier avec elle , et je trou- 
vais déjà son séjour enchanteur, lorsque 
je vis les six compagnes qui ne lui cé- 
daient en l'ien pour la grâce , l'amabi- 
lité, et les agréments de leur personne. 
Je sus qu'elles se nommaient Oisiveté , 
Gourmandise , Sensualité , Ivresse , Ha - 
bitude , Témérité. 

Je ne pouvais me lasser du plaisir de 
les voir ; et quand je me rappelais l'air 
sévère et exigeant des autres , je n'en 
étîiis que plus tenté de rester auprès 
d'elles. 

ïout-à-coup Lagésie s'écria: Poli- 
phile se laisse entraîner aux dehors sé- 
duisants , mais s'il connaissait la per- 

(i) Poison d'amour. 



i36 SONGE 

versité de ces atti-aits si dangereux , 
combien il se garderait d'aspirer à leur 
possession ! Poliphile abandonnerait-il 
la vertu pour n'embrasser que la trom- 
peuse volupté ? 

Mais bientôt s'appercevant du peu 
d'effet de ces paroles elle me jeta un 
regard plein de courroux, et brisa sa 
lyre de dépit. 

Dès qu'elle fut sortie , les portes se 
refermèrent sur nous , et je demeurai 
seul parmi ces nymphes, qui ne m'en- 
tretinrent que d'idées molles et volup- 
tueuses; toutes sortes d'agaceries, com- 
pliments, regards attrayants furent mis 
en usage pour séduire mon faible cœur, 
qu'elles embrasèrent des feux de leur 
amour. Recherche dans leur parare, élé- 
gance et richesse dans leurs vêtements , 
parfums enivrants , rien n'était oublié ; 
leurs yeux, tantôt vifs et tantôt mou- 



DE POLIPHILE. 13; 
rants , s'accordaient à leur si doux lan- 
gage. Je pus croire un moment que le 
bonheur avait fixé son séjour auprès 
d'elles. 

Consumé d'une ardeur dévorante , je 
l'attisais encore en attachant sans cesse 
mes regards sur des attraits qu'elles ne 
semblaient me voiler un instant que 
pour exciter en moi de plus violents 
désirs ; et lorsqu'elles purent s'apper- 
cevoir qu'ils étaient à leur comble , om- 
bres légères et trompeuses elles s'éva- 
nouirent et me laissèrent seul avec mes 
regrets et ma honte. 



i38 SONGE 

CHAPITRE XI. 

LE PORTRAIT. 

XLtotîné, confus de la disparutioB 
subite de ces trompeuses nymphes , 
j'étais dans cet état d'incertitude qu'é- 
prouve l'homme en sortant d'un long 
assoupissement, lorsque désabusé de 
l'erreur d'un songe agréable il ne jouit 
pas encore complètement de l'usage de 
ses sens au moment du réveil 

Cependant je me trouvais en un lien 
qui n'était pas dépourvu d'agrément ; 
un berceau couvert de fleurs me prêtai f 
son ombrage ; mon imagination plaçait 
au milieu d'elles le nom de Polia : ce fut 
le premier objet qui vint s'offrir à ma 
pensée ; il me semblait qu'après tant 
d'illusions diverses Polia était la v-rriîé 



DE POLIPHILE. 139 
que je devais enfin rencontrer ; qu'à 
son aspect tous les nuages de l'erreur 
seraient dissipés , et que je serais heu- 
reux enfin d'un bonheur sans mélange ; 
car au milieu de tous ces objets bril- 
lants dont je venais d'être environné , 
ébloui et même enivré , mon cœur de- 
sirait sans cesse , et mes yeux, frappés 
de tant d'éclat, pouvant suffire à peine 
à leur admiration, cherchaient cepen- 
dant un objet doux et tranquille pour 
s'y attacher et s'y reposer eu quelque 
sorte en le fixant pour toujours. Ne 
sait-on pas que si la curiosité^ les vains 
désirs , le charme de la nouveauté , pro- 
curent des plaisirs vifs que l'on s'efforce 
de faire renaître à chaque instant, cet 
espoir est trop souvent trompé, et que 
pour un cœur amoureux la plus douce , 
la seule jouissance est la possession de 
l'objet adoré ? 

Je soupirais donc tendrement le nom 



i4o SO^GE 

de Polia ; tant de beautés ne m'avaient 
point offert encore celle que je cher- 
chais. Polia seule pouvait me tenir lien 
de toutes les autres ; elle seule pouvait 
les égaler ; et je ne concevais au-dessus 
d'elles que la beauté de Polia. 

Une troupe de bergers que j appercus 
dans le lointain de la vaste campagne, 
dont j'avais en ce moment le riant ta- 
bleau sous les yeux, me tira de la rêve- 
rie où j'étais plongé ; ils chantaient, ils 
dansaient au sondes instruments cham- 
pêtres, et je ne savais si je devais m'a- 
vancer pour aller au devant d'eux, ou 
bien attendre que leur bande joyeuse 
s'approchât de moi, et que je pusse con- 
sidérer de plus près leurs figures et leurs 
jeux. 

J'étais dans cette indécision lorsque 
je vis qu'une nymphe svelte , tenant à 
la main un flambeau , se détachait de 



DE POLIPHILE. 141 
la tronpe et dirigeait ses pas vers moi. 

Cette démarche , dont il me semblait 
que j'étais l'objet , me transporta de joie, 
et cette joie redoubla lorsque je fus plus 
près de cette bergère, ou plutôt de cette 
déesse, dont la beauté, la démarche et 
les grâces n'avaient point d'égales ; c'é- 
tait Vénus elle-même ; et jamais dans 
tous les tableaux qui l'avaient offerte à 
mon imagination elle ne m'avait paru 
plus digne de recevoir ce prix de la 
beauté que le bergei Paris lui adjugea, 
lorsque la fiere Junon et la divine Pallas 
avaient tant de titres, et tant d'appas 
sur-tout, pour le lui disputer. 

Je courus précipitamment au devant 
d'elle, et je crus que c'était Polia. Voilà 
certainement, me disais-je, ces traits si 
doux , cette grâce légère , cette taille en- 
chanteresse ; mais son ajustement sin- 
gulier m'empêchait de la reconnaître. 



t42 songe 

En effet sa robe de soie verle et gla- 
cée d'or était semblable à ces plumag(^s 
brillants nuancés et changeants des oi- 
seaux de la Chine et de l'Inde : sous 
cette robe une tunique du coton le plus 
fin formait des plis légers. Une cein- 
ture serrait ces vêtements au dessous 
du sein ; le reste , abandonné aux jeux 
du zéphyr, dessinait par son souffle et 
variait selon les mouvements de la mar- 
che de cette nymphe légère les contours 
enchanteurs et la molle souplesse de sa 
taille divine. C'est bien, me disais -je, 
les traits de Polia, sa démarche et son 
poi't ; cependant Polia n'est qu'une mor- 
telle , et tant d'attraits ne peuvent ap- 
partenir qu'à une déesse : ces bras ar- 
rondis , la blancheur de ces mains , le 
poli de ces ongles , tout m'annonce une 
perfection plus qu'humaine ; d'ailleurs 
ce costume élégant et recherché, les 



DE POLIPHILE. 14^ 
perles qui l'agraffent, le fixent ou le 
relèvent , ont une richesse , une grâce 
et un effet particuliers , dont aucune 
autre parure jusqu'à présent ne m'a 
donné l'idée. 

Ces cheveux ondoyants et nattés dis- 
tillent un parfum suave et délicieux ; 
ces yeux sont vifs et doux, fins et ten- 
dres à la fois , naïfs mais pleins d'esprit 
et de feu : la fraîcheur de son teint ne 
peut se comparer qu'à deux boutons 
de rose ; ses lèvres cependant ont en- 
core plus d'éclat, c'est celui du corail 
poli ; ses sourcils le disputent à l'ébene ; 
et les l'ivages lointains où naissent les 
perles orientales ne recèlent point d'é- 
mail semblable à l'émail de ses dents. 

Quel est donc ce souffle enchanteur 
qui vient troubler tous mes sens ? la 
seule Polia peut avoir sur eux tant d'em- 
pire, et cependant je n'ose l'aborder; 



144 SONGE 

mes yeux étonnés en sont encore à l'ad- 
miration ; et le mouvement de sa poi- 
trine, qui fait battre mon cœur par un 
semblable mouvement,m'annonce cette 
sympathie qui prépare l'union de deux 
tendres amants ; un charme puissant 
m'attire et m'appelle ; un respect pro- 
fond me retient. Vénus, amour, illu- 
sion, trop cruelle incertitude ! Polia, 
ma chère Poha, me serais-tu rendue 
enfin, ou verrai-je encore se dissiper 
comme une ombre légère tes appas, 
mon bonheur et ma vie, pour me re- 
trouver seul, seul avec mes regrets et 
mon amour ? 



DE POLIPHILE. 145 



CHAPITRE XII. 

LE DOUTE. 

Il I EN ne pouvait détourner mes yeux 
de dessus la beauté divine qui captivait, 
suspendait tous mes sens , et me faisait 
perdre jusqu'à la mémoire de tant d'ob- 
jets si précieux et si nouveaux pour moi. 
Polia, me disais-je, serait-elle main- 
tenant au rang des immortelles ? et , s'il 
en est ainsi , me sera-t-il encore permis 
de lui offrir l'bommage de mon cœur ? 
Ab ! les dieux m'envieront un bonheur 
dont je ne suis plus digne. J'aurai bien- 
tôt pour rival, je dois le craindre, Ju- 
piter lui-même ; puis-je aspirer encore 
à la possession de tant de beautés .•* Ma 
raison est troublée , je le sens , et je 
i3 



i46 SONGE 

vais, au risque de déplaire à cette di- 
vinité , lui déclarer quel est l'objet de 
mon éternelle adoration. 

Si , comme je le crois , c'est en effet 
ma Polia, elle recevra sans courroux 
l'hommage du mortel qui lui a consacré 
sa vie ; et si c'est une déesse, peut-elle 
refuser l'encens auquel elle a droit de 
prétendre ? 

J'étais encore dans ce doute insup- 
portable , lorsque cette belle s'approcha 
de moi : elle avait la main gauche ap- 
puyée sur sa poitrine , et tenait de l'autre 
un flambeau ; c'est ainsi qu'on nous re- 
présente le dieu d'hymen lorsqu'il en- 
chaîne les époux, à ses autels par d'in- 
dissolubles nœuds. Elle me tendit sa 
main divine , et me dit : Poliphile , 
viens avec moi , mou ami , ne crains 
rien. 

Je fus alors si troublé de l'entendre 



DE POLIPHILE. 147 
prononcer mon nom que je demeurai 
muetd'étonnement ; et jetant un regard 
sur moi-même je me trouvais si éloigné 
de tant de perfections que je n'osais plus 
lui donner cette main qu'elle me de- 
mandait : je la lui présentai cependant 
avec une respectueuse obéissance. J'é- 
prouvai en touchant la sienne une sen- 
sation difficile à rendre, c'était un hié- 
lange confus de plaisir et de crainte que 
je ne saurais définir : le cœur palpitant 
je suivais cette nymphe si Lelle , et je 
cherchais dans ses yeux le pardon de 
ma témérité ; mais son regard, mêlé de 
douceur et de fierté , produisait sur moi 
l'effet de la foudre sur un chêne frappé , 
qu'elle brise et qu'elle consume. Je n'o- 
sais plus lever les yeux , que tant d'éclat 
éblouissait. 

Tantôt, pour sortir de cette pénible 
incertitude, je prenais la résolution de 



i48 SONGE 

découvrira cette belle le feu dont j'étais 
dévoré, tantôt la honte me retenait; 
mon costume , négligé pendant un long 
voyage , ajoutait encore à mon embar- 
ras : j'étais dans la confusion du su- 
perbe oist^au de Tunon lorsqu'il vient 
à jeter sur ses pieds un regard doulou- 
reux, ou dans le désespoir de Tantale 
consumé par les désirs au milieu des 
mets délicieux dont il ne peut se ras- 
sasier. Ainsi je jetais sur la nymphe à 
chaque instant un regard plus amou- 
reux, etje craignais qu'aussitôt les dieux 
ne tirassent vengeance d'une profana- 
tion faite à leur semblable : mais l'a- 
mour l'emportait; et si je résistais au 
désir pressant de parler, mon cœurpro- 
férait tout bas le serment d'aimer tou- 
jours. 



DE POLIPHILE. 149 



CHAPITRE XIII. 

LE VOYjLGE. 

Jr ATAL amour, tyran cruel, tu te jouais 
de moi , et me serrais de plus en plus 
dans tes chaînes ! Cependani cette nym- 
phe adorable voyant ma peine me ras- 
sura par un plus doux regard ; elle y 
joignit un sourire enchanteur, qui me 
parut , comme après un noir oiage, le 
rayon pur du plus beau jour. 

« Poliphile, me dit-elle, je suis bien- 
aise de t'apprendre que le désordre de 
ta parure , qui , je le vois bien , cause 
une partie de ton embarras , ne diminue 
rien de l'intérêt que nous prenons ici 
à ta satisfaction ; un cœur noble , un 
généreux courage , sont supérieurs à de 
I. i3. 



i5o SONGE 

si frivoles accessoires , et méritent que 
tu jouisses de toute la pompe du spec- 
tacle de ces lieux saints : éloigne donc 
de ton esprit toute pensée mondaine 
pour contempler avec moi, sans dis- 
traction, tous les biens réservés à ceux 
qui servent fidèlement les dieux , et se 
rendent dignes de leur protection par 
une constante piété. 

« La déesse de la beauté que l'on adore 
en ces lieux a des droits à ton sincère 
hommage. » 

Rassuré par le ton de ce discours, je 
la suivis et nous nous avançâmes en- 
semble d'un pas plus ferme. Je ne pou- 
vais m'empécher en admirant tant d'at- 
traits de me rappeler les héros de la 
fable qui s'étaient exposés aux périls 
les plus certains pour secourir la beauté 
malheureuse, et je me sentais animé 
d'un semblable courage. 



DE POLIPHILE. i5i 

Vaillant Persée , me disais -je , tu 
aurais pour une telle Andromède, com- 
battu le monstre sauvage avec encore 
plus de vaillance ! Et toi, Jason, si une 
pareille conquête eût été mise en com- 
paraison avec la célèbre toison d'or, tu 
n'eusses pas un moment balancé à la 
préférer à tous les trésors du monde . 
fût-ce même à la puissante Eleuthéride 
avec ses richesses inouïes et toutes les 
merveilles dont elle est entourée ! 

Cependant en marchant assez vile 
j'étais forcé d'admirer cette légèreté de 
la nymphe , la délicatesse de son pied , 
et l'élégance de son brodequin de pour- 
pre lacé de filets d'or et de soie, et cou- 
vert d'une broderie enrichie de perles 
orientales ; ou s'il arrivait que le vent 
agitât le bas de sa tunique , ses jambes 
qu'il me laissait entrevoir me semblaient 
un composé d'ivoire et de roses. Ainsi 



i52 SONGE 

je ne pouvais lever les yeux sans ren- 
contrer les siens, ni les baisser sans me 
trouver fixé par de nouveaux liens et 
des charmes nouveaux. 

Poliphile, disais-je , quel feu brûle 
en ton sein ! Si la reine a tenu la parole 
qu'elle t'a donnée, c'est Polia, c'est elle 
que tu vois; mais si l'on a pu te trom- 
per, si c'est une autre belle qui a pris 
pour te séduire ses traits er sa stature , 
tu cèdes à ton malheur , tu deviens in- 
constant et parjure. Pardonne, o PoUa! 
et vois qu'en te cherchant toujours c'est 
encore toi que j'aime , alors même que 
je puis te sembler infidèle. 

Nous avions parcouru déjà un assez 
long chemin, lorsque ma belle nymphe 
s'arrêta dans un verger agréablement 
planté d'arbres fruitiers. 

Nous y vimes arriver une troupe de 
jeunes bergers à blondes chevelures, 



DE POLIPHILE. i53 
couronnés de fleurs, et qui formaient 
des danses légères avec leurs jeunes com- 
pagnes d'une rare beauté , richement 
vêtues de robes de soie de diverses cou- 
leurs : leurs cheveux ondoyants volti- 
geaient au hasard, ou étaient enfermés 
dans des réseaux d'or et de soie, dont 
chaque maille était assujettie par une 
perle ; des bijoux précieux ornaient 
leurs cous et leurs bras ; des brode- 
quins s'enlaçaient autour de leurs jam- 
bes délicates; plusieurs portaient aussi 
attaché sur leur front un voile fin et 
léger qui livrait ses longs plis aux ca- 
prices du vent. 

La danse colorait leurs joues d'une 
teinte vermeille , et le sourire entr 'ou- 
vrant leur bouche laissait appercevoir 
l'ivoire de leurs dents. 

Elles portaient divers instruments , 
dont elles tiraient des sons mélodieux, 



i54 SONGE 

et paraissaient animées de la joie la plus 
vive en folâtrant avec les jeunes gens 
qui s'empressaient autour d'elles : tous 
ensemble accompagnaient quatre cbars 
de triomphe , que nous appercûmes 
bientôt au milieu de cette troupe char- 
mante. 



DE POLIPHILE. i55 



CHAPITRE XIV. 

LES TRIOMPHES. 

XL I E N n'est impossible aux dieux tout- 
puissants ; leur volonté suprême or- 
donne et règle les merveilleuses pro- 
ductions que la nature achevé tous les 
jours ; et ses chefs-d'œuvre les plus pré- 
cieux nous sont encore inconnus. Que 
le lecteur ne s'étonne donc point des 
descriptions suivantes, puisque les ob- 
jets qu'elles peindront étaient l'ouvrage 
de ces dieux arbitres du goût , dont les 
arts embellissaient l'empire, et qu'eux- 
mêmes sans doute avaient ordonné la 
marche du triomphe qui s'offrit à mes 
yeux. 

Le premier char était d'un seul bloc 



i56 SONGE 

de crystal de roche ; des sujets de la fa- 
ble taillés en bas-reliefs se remarquaient 
sur ses quatre faces ; la monture était 
d'or , et les quatre roues de fine éme- 
raude évidée et découpée avec un art 
plus qu'humain. 

On voyait sur le côté droit la jeune 
Europe, fille du roi Agénor, tressant 
des couronnes et des guirlandes avec 
plusieurs de ses compagnes pour parer 
de fleurs les taureaux et les génisses , 
qui foulaient, en bondissant, les gras 
pâturages du pays de Sidon. 

L'autre face xeprésentait cette jeune 
princesse assise sur le beau taureau qui 
traversait la mer de Crète à la nage, au 
grand étonnement des autres bergères 
restées sur les rives fleuries. La conte- 
nance d'Europe était assurée, et l'ani- 
mal divin triomphant pétillait d'amour 
et d'impatience sous le poids du bel 
objet dont il était épris. 



DE POLIPHILE. 107 
Sur le devant, Cupidon, après avoir 
percé les mortels de ses flèches victo- 
rieuses, osait les diriger contre le ciel , 
et prétendait assujettir les dieux mêmes 
à son empire. 

Sur la dernière face enfin était repré- 
senté le dieu terrible de la guerre , Mars 
se plaignant à Jupiter d'avoir été blessé 
par les traits de l'Amour ; le maître de 
l'Olympe répondait en faisant voir sa 
poitrine couverte des mêmes blessures ; 
le petit dieu , fier de ses exploits, se re- 
posait aux pieds du trône de l'Éternel , 
et souriait appuyé sur son arc. 

A ce char merveilleux , qui portait la 
statue d'Europe assise sur son taureau , 
étaient attelés six centaures de la race 
d'Ixion ; des chaînes d'or les y atta- 
chaient ; ils étaient montés par des nym- 
phes tenant des instruments de musi- 
que , et formant un concert d'harmonie. 
14 



i58 SONGE 

Elles étaient couronnées de fleurs , et 
avaient les cheveux épars comme des 
bacchantes ; les deux premières étaient 
vêtues de robes d'azur glacées d'or ; les 
robes des deux autres étaient de cou- 
leur de pourpre ; et enfin les dernières 
de satin du plus beau verd. 

Les centaures portaient, les uns des 
vases à l'antique de topases d'Arabie; 
ils étaient remplis d'une liqueur odo- 
rante : d'autres sonnaient de la trom- 
pette guerrière ; et d'autres enfin fai- 
saient résonner le buccin recourbé , an- 
tique instrument ravi dans son origine 
à l'empire de Neptune : ils accompa- 
gnaient par cette mâle harmonie les 
nymphes leurs compagnes, qui de temps 
en temps chantaient à ces accords des 
hvmnes consacrés aux dieux de la va- 
leur et du plaisir. Sous le poids de ce 
char on entendait gémir l'essieu d'or. 



DE POLIPHILE. i5c, 
ce pur métal inattaquable à la rouille 
et au feu , devenu malgré sa pureté la 
source de tous les vices. 

Le char suivant n'était pas moins cu- 
rieux ; les l'oues étaient d'agate noire 
mêlée de veines blanches , et rappelaient 
cette célèbre pierre de même nature que 
possédait le roi Pyrrhus , et où l'on 
voyait , dit-on , par un heureux accident 
les neuf muses , au milieu desquelles 
était Apollon dansant au son de sa lyre. 
Ce char était pareil au précédent quant 
à la forme ; mais la caisse était de saphir 
oriental, pierre chérie de Cupidon , et 
favorable aux amants , qui s'en font un 
talisman s'ils le portent à la main gau- 
che. . 

On avait représenté sur la face droite 

les couches de Léda , produisant ces 

œufs merveilleux d'où sortirent les 

Dioscures , ces vaillants fils de Jupiter 

I. 14. 



i6o SONGE 

et de Tindare , que l'on voit encore bril- 
ler aux cieux sous les noms de Castor 
et de Pollux. La demeure de ces demi- 
dieux est fixée dans l'un des signes du 
Zodiaque , annuellement visités par le 
soleil , signe fortuné dont la nature cé- 
lèbre au mois de mai la bienfaisante 
apparition par le retour du printemps. 

Sur l'autre face on voyait le grand- 
prêtre d'Apollon présenter à ce dieu les 
deux œufs mystérieux , et en recevoir 
pour réponse cet oracle obscur, Uni 
gratum mare, alteriim gratiim mari; 
c'est-à-dire , La mer sera agréable à l'un , 
et l'autre agréable à la mer. Ce qui fit 
consacrer ces œufs dans le temple du 
brillant fils de Latone. 

Sur le devant , Cupidon infatigable 
poursuivait avec ses flèches jusque dans 
les cieux les animaux et les oiseaux qui 
font leur séjour parmiles constellations. 



DE POLIPHILE. i6i 
Le jugement de Paris occupait là der- 
nière face ; il était représenté au mo- 
ment où ce berger adjugeait à la mère 
des amours le prix de la beauté , don 
précieux que lui disputaient vainement 
l'épouse et la fille de Jupiter, la fiere 
Junon , et la belliqueuse Pallas. 

A ce char étaient attelés six éléphants 
monstrueux , plus forts que ces colosses 
animés qui embellirent le triomphe de 
Scipion l'africain , ou que ceux qu'on 
vit traîner le char du grand Pompée, 
et même celui de Bacchus lorsqu'il re- 
vint conquérant de l'Inde. 

Les traits qui attachaient au char ces 
animaux redoutables dans les combats 
étaient tressés en forme d'épis de soie 
bleue mêlée d'or et d'argent : leurs ca- 
paraçons brillaient enrichis de pierre- 
ries; et des jeunes filles les conduisaient 
aux sons de doux instruments. 
H- 



362 SONGE 

Sur le char était un groupe repré- 
sentant la belle Léda, fille de TLestius, 
roi d'Étolie, prodiguant ses caresses au 
cygne éclatant de blancheur, ivre d'a- 
mour, et respirant la volupté , dont Ju- 
piter prit la forme pour plaire à cette 
princesse, en lui cachant les traits de 
sa divinité. 

Le troisième char , dont les roues 
étaient de chrysolithe d'Ethiopie, par- 
semée de veines d'or , pierre merveil- 
leuse et de vertu magique , était formé 
d'héliotrope verd , ou jaspe sanguin , 
dans un cadre de hois de cyprès : cette 
pierre est également en correspondance 
avec les étoiles , et a la vertu divinatoire 
pour celui qui sait en faire usage. 

On remarquait sur le côté droit le 
père de Danaé, Acrisius, roi d'Argos, 
consultant les dieux sur la naissan- 
ce de sa lille unique, et recevant pour 



DE POLIPHILE. i63 
toute réponse, qu'il serait détrôné par 
le fils qu'elle mettrait au jour ; ce qui la 
lui fit garder soigneusement dans une 
tour ; mais les verroux ne purent em- 
pêcher l'adroit Jupiter de s'y glisser 
sous la forme attrayante d'une pluie 
d'or, à laquelle aucun geôlier ne résiste. 

Sur le côté gauche on voyait Persée, 
ce fils de Danaé , redoutahle pour son 
aïeul, au moment où il recevait le bou- 
clier poli de Minerve , et où armé du 
casque et de l'épée de Tulcain, muni 
des ailes de Mercure , il allait mettre à 
mort la Gorgone terrible dont le sang 
répandu donna naissance à Pégase , ce 
cheval divin indomtable pour taut de 
poètes. 

Au devant était représenté l'Amour 
lançant contre le ciel une flèche d'or qui 
faisait tomber une pi nie de ce métal : 
autour de lui une multitude de mortels 



i64 SONGE 

blessés de ses traits s'émerveillaient de 
cette pluie nouvelle , et s'apprêtaient à 
faire à ce dieu généreux le serment de 
fidélité , s'il consentait à verser abon- 
damment sur leurs plaies ce baume 
salutaire. 

Du côté opposé, Vénus, irritée de 
l'aventure perfide du filet de Vulcain, 
se vengeait sur son propre fils en arra- 
cbant les plumes de ses ailes : l'enfant 
malin essayait de la fléchir par ses lar- 
mes ; il était secouru par Mercure , qui 
l'éloignant de sa mère le remettait à 
Jupiter. Le père des dieux lui disait en 
le couvrant de son manteau : 

Tu m'es doux et amer. 

Six licornes blanches , consacrées à 
Diane , ayant la vigueur du cheval et 
la vitesse du cerf, la tête armée comme 
lui d'une lance acérée, plus redoutable 



DE POLIPHILE. i65 
encore que ses bois à triple étage , traî- 
naient ce char avec des traits d'argent 
et de soie; des nymphes musiciennes 
montaient ces animaux légers, et les 
conduisaient au son de leurs instru- 
ments. Sur le char était la statue de 
Danaé recevant la pluie d'or dans un 
pan de sa tunique : une foule innom- 
brable de courtisanes vouées de cœur 
à ce Jupiter pluvieux la suivaient et 
soupiraient, en chantant Utinam! 

Venait enfin le quatrième char, de 
forme semblable aux précédents , mais 
de matière différente ; les roues , d'as- 
beste d'Arcadie , matière inextinguible 
lorsqu'une fois elle est enflammée, sup- 
portaient le corps du char formé d'es- 
carboucle, cette pierre chatoyante dont 
les reflets brillent et s'apperçoivent 
même dans les ténèbres. 

Sur la première face, Jupiter, amant 



i66 SONGE 

trop magnifique , embrasait Semelée des 
rayons de sa gloire immortelle , et sau- 
vait le jeune Bacclius de cet incendie si 
fatal à sa mère. 

Sur la seconde, cette innocente créa- 
ture, confiée par Jupiter aux mains de 
Mercure , était remise à des nymphes 
pour élever son enfance. 

Sur la face antérieure , l'Amour après 
avoir blessé de ses traits un grand nom- 
bre de mortels, les dirigeait sur Jupiter 
lui-même , et le forçait à quitter l'olympe 
pour adorer sur la terre une simple ber- 
gère. 

On voyait encore sur la dernière face 
ce même Jupiter assis sur son tribunal, 
devant lequel l'Amour accusateur re- 
prochait à sa mère les tourments qu'il 
endurait lui-même pour la belle Psyché ; 
il reprochait à cette amante curieuse de 
l'avoir embrasé en laissant tomber sur 
lui une étincelle de sa lampe. Vénus, 



DE POLIPHILE. 167 
déployant devant le maître des dieux 
l'éloquence de ses charmes, assistait la 
coupable, qui tenait encore à la main 
cette lampe fatale. Jupiter acquittait la 
nymphe tremblante , et semblait dire à 
l'Amour : Sache endurer la brûlure 
d'une étincelle, toi qui journellement 
ravages par tes feux la terre , l'onde , et 
le ciel lui-même ; 

Perfer scintillam qui ccelum accendis et 
omnes. 

Six panthères mâles , à la peau tache- 
tée, tiraient ce char auquel elles étaient 
attachées par des rameaux de vigne. 

Un socle d'or et à ses angles quatre 
aigles debout richement travaillés en 
formaient le couronnement et suppor- 
taient un vase antique de jacinthe d'E- 
thiopie : il était parsemé d'émeraudes et 
d'autres pierres précieuses; il avait deux 
pieds et demi de hauteur sur un et demi 



i68 SONGE 

de diamètre environ ; les anses et le col 
étaient formés à même ces pierres dures , 
évidées et taillées par un travail pénible 
et constant ; et le corps autour duquel 
serpentait une vigne d'émeraude était 
encore enrichi de deux bas-reliefs, chefs- 
d'œuvre de l'art , représentant , d'un 
côté , en mosaïque de relief et en pierres 
fines la statue de Jupiter placée sur un 
autel de saphir, tenant d'une main sa 
foudre étincelante, taillée dans un ru- 
bis, et de l'autre une épée formée d'une 
chrysolithe de couleur d'or. Devant lui 
sept nymphes étaient métamorphosées 
en arbres au moment où elles enlaçaient 
une danse légère : leurs bras devenus 
des rameaux se croisaient ; et la dure 
écorce recouvrait ou pénétrait à diffé- 
rents degrés leurs membres délicats. 

De l'autre côté se voyait Bacchus en- 
fant , assis sous une treille que de petits 



DE POLIPHILE. i6y 

enfants vendangeaient, en chantant et 
dansant au son d'un tambourin : tous 
les détails de ce tableau, exprimés en 
pierres coloriées, étaient admirablement 
rendus , et l'on croyait , quoique dans 
un si petit espace , voir la nature elle- 
même. 

Un cep d'or sortait de c« vase pré- 
cieux, et soutenait les feuilles et les 
grappes de raisin ; les premières faites 
de silénite de Perse, et les secondes d'a- 
métbyste orientale. Ce chef-d'œuvre de 
l'art ombrageait le plateau du char, aux 
angles duquel s'élevaient quatre candé- 
labres aux pieds de corail, qui, dit-on, 
a la vertu d'écarter du laboureur les grê- 
les et les tempêtes. La tige du premier, 
en forme de balustre, était de céranne 
de Portugal ^ , de couleur azurée , et 

(i) Lusitano cerannio. 

i5 



I70 SONGE 

consacrée à Diane ; elle était encore em- 
bellie d'ornements délicats exécutés en 
filigrane d'or. 

La seconde tige était une onix noire ^ , 
tachée de rouge, et qui répand une 
odeur d'encens lorsqu'elle est frottée. 

La troisième était de pierre de Médée *, 
de couleur d'or obscure, 

La quatrième de nébride précieuse ' , 
consacrée à Baccbus , et de couleurs noi- 
re , blanche et verte fondues ensemble. 

Une flamme inextinguible brûlait sur 
les plateaux qui couronnaient ces tiges 
élégantes. 

Autour du char se pressaient les nym- 
phes , ménades , faunes , satyres , et au- 
tres habitants des forêts et des mon- 



(i) Dlonysia petra. 

(2) De optia Medea. 

(3) Pretiosa nebride. 



DE POLIPHILE. 171 
tagnes , à demi recouverts de peaux de 
biches ou de gazelles, poussant des cris 
joyeux , parmi lesquels on distinguait 
souvent ces mots : Ei>ohé^ evoe Bacche. 
Les tambourins et les chalumeaux mê- 
laient leurs sous à ces cris confus , et 
ajoutaient au désordre piquant de cette 
orgie ou fête bachique. 

On y distinguait encore d'autres bac- 
chantes ceintes et couronnées de bran- 
ches de pins et autres arbres verds , por- 
tant des thyrses,des rameaux,et d'autre» 
étendards , qu'elles agitaient en dan- 
sant : le vieux Silène suivait leurs pas, 
se soutenant à peine sur son âne qu'ac- 
compagnait un bouc au poil hérissé, 
victime déjà parée pour le sacrifice. 

Le van mystique de Bacchus , porté 
par une prêtresse plus agitée encore que 
les autres , fermait la marche de cette 
procession vagabonde , dont les cris , 

I. i5 



172 SONGE 

les chants , et même les hurlements , 
retentissaient et se répétaient au loin 
dans les campagnes ; ils attiraient tous 
les habitants sur son passage , et leur 
communiquaient sa joie folle ou plutôt 
son délire et son ivresse. 



DE POLIPHILE. 



CHAPITRE XY. 

LES CHAMPS-ELYSÉES. 

A. PEINE cette description peut- elle 
donner une idée du spectacle pompeux 
de ces divers triomphes et des utiles se- 
crets des mystères religieux voilés sous 
ces emblèmes ; je les laisse tous à cher- 
cher aux amis de la science occulte pour 
m'occuper de décrire les amours et les 
jeux de ce cortège. Les grâces de la jeu- 
nesse y brillaient dans les deux sexes ; 
et la variété des costumes, le nombre 
et le choix des attributs , des enseignes, 
des lances , des torches , et des instru- 
ments de musique , etc. , y apportaient 
une variété piquante ; ils présentaient 
une suite de tableaux que la peinture 
i5. 



174 SONGE 

ne peut manquer de rendre un jour avec 
succès, et dont plusieurs ont déjà con- 
tribué à la réputation des plus grands 
artistes, en fournissant un nouvel ali- 
ment à leur génie ' . Je veux même en 
cet instant donner des armes neuves à 
la coquetterie des femmes pour varier 
toujours avec succès leur parure ; et 
pour cela je n'ai qu'un mot à leur dire, 
tant leur esprit subtil va saisiravec viva- 
cité pour exécuter ensuite avec la grâce 
qui leur est propre les grands secrets de 
l'art du changement. Ecoutez donc at- 
tentivement , jeunes beautés , et sachez 
quelque gié aux rêveurs s'ils songent à 
TOUS plaire : rêver n'est pas dormir. 

(i) André Manteigne s'en est servi dans 
«es Allégories; Annibal Carrache dans la 
galerie Farnèse , et le Poussin dans ses Bac- 
chanales , n'ont point dédaigné d'y puiser. 



DE POLIPHILE. 175 
Toutes ces nymphes , ponr mieux 
varier leurs habits , leurs coëffures , 
avaient imaginé d'en prendre le modèle 
dans une production végétale ou animée 
de la nature, et d'en adopter le cos- 
tume, chacune selon son caractère. 

Figurez- vous donc une nymphe lé- 
gère vêtue en colibri , cette autre en 
scarabée doré, l'autre ayant sa tunique 
nacrée comme une coquille éclatante, 
et coëffée de sa double volute ; celle-ci 
avait emprunté sa robe à la panthère, 
cette autre à la tulipe, telle à la violette 
sombre , telle à la rose , et telle autre à 
la pensée , cette autre au serpent écail- 
leux, un grand nombre aux caméléons; 
papillons éclatants , insectes dorés , rem- 
brunis ou chamarrés, tous étaient repro- 
duits avec art , avec grâce, et prenaient 
l'agréable physionomie de la beauté 
qu'ils paraient sans la cacher, sausper- 



176 SONGE 

dre cet accord et ce caractère, piquant , 
simple , et varié , mais toujours bien pro- 
noncé , qu'ils doivent à la nature ' . 

Comment peindre ce séjour fortuné 
dont les habitants coulaient des jours 
heureux en jouissant de la verdure des 
champs , de l'émail des fleurs , et du par- 
fum des aromates, au milieu d'un éternel 

(1) La pompe des spectacles et des fêtes 
publiques a pu souvent et doit encore pui- 
ser dans ces images , dont la docte anti- 
quité a formé le premier contour. Cette 
partie de nos jeux ne peut recevoir son 
entière perfection chez les modernes que 
par la connaissance des sources originales 
de la fable , de l'histoire , et des produc- 
tions naturelles : le poète, le peintre , le 
sculpteur et l'architecte y puiseront au 
besoin , et pourront y choisir pour les 
appliquer avec jus'^esse à leurs sujets his- 
toriques ou à leurs compositions. 



DE POLIPHILE. 177 

printemps ? Ils voyaient croître sans cul- 
ture des fruits délicieux, et n'avaient 
pour toute occupation qu'à satisfaire 
leurs sens délicats , et à célébrer dans 
leurs chants les héros et les dieux. 

Nous étions dans ces ohamps-élysées 
si célèbres , d'où n'approchèrent jamais 
la douleur ni les maladies : le deuil, les 
soucis , la sombre tristesse et les cha- 
grins cuisants, n'y pouvaient pénétrer. 

J'y reconnus, entre autres héroïnes, 
la belle Calisto , lîlle de Lycaon , roi 
d'Arcadie ; Antiope , fdle de Nicteus , 
nièce de Lycus et mère d' Amphion , que 
sa lyre a rendu immortel ; Astérie, fille 
du titan Ceiis , changée en caille par 
Jupiter , et qui donna son nom à l'isle 
d'Ortygie. 

Alcmene avec ses deux maris ; la belle 
et joyeuse Érigone , chargée des présents 
de Eacchus ; Hellé, montée sur le bélier 



17» SONGE 

dont la toison, d'or fit le tourment et la 

gloire de Jason. 

L'épouse chérie d'Orphée, Eurydice, 
qu'un serpent mordit , en fuyant les 
poursuites d'Aristée , roi d'Arcadie. 

La nièce de Saturne , Philyra , cette 
fille du vieil Océan , et mère du cen- 
taure Chiron, s'y faisait remarquer, et 
précédait Cérès , la bienfaisante déesse 
des moissons, couronnée d'épis,et mon- 
tée sur le dragon de Triptolême. 

La belle nymphe Lara , fille d' Almon , 
fleuve du Latium , s'y voyait encore ac- 
compagnée de Mercure sur les bords 
d'un fleuve semblable au Tibre, devenu 
si célèbre par la gloire des Romains. 

J 'y remarquai aussi Juturne , sœur du 
vaillant Turnus, et mille autres beautés 
célèbres. 

La nymphe qui me servait de guide 
en ces lieux se plaisait à me conter leur 



DE POLIPHILE. 179 
origine , leurs aventures avec les mor- 
tels , ou même avec les dieux : elle me 
fit distinguer, entre autres , un groupe 
déjeunes filles conduites par trois gra- 
ves matrones ; il précédait tous les au- 
tres. Il est bon que tu saches , mon cher 
Poliphile , me dit alors ma belle com- 
pagne , qu'aucune mortelle ne peut pé- 
nétrer en ces lieux sans être embrasée 
des feux de l'amour, et sans porter son 
flambeau ainsi que je n'ai cessé de le 
faire depuis que je suis avec toi ; il faut 
aussi que ce soit du consentement de 
ces trois femmes que lu vois. Et pous- 
sant un profond soupir elle ajouta : Je 
dois encore offrir et consacrer mon flam- 
beau pour l'amour d'un mortel dans ce 
temple révéré. 

Ces paroles me pénétrèrent de la joie 
la plus vive, et je ne doutai plus d'api'ès 
ces mots si doux , mon cher Poliphile , 



i8o SONGE 

que je n'eusse enfin trouvé l'objet de 
tous mes vœux , ma tant désirée Polia : 
un trouble mortel s'empara de mes sens ; 
je me sentis défaillir, et crus que j'allais 
expirer. Ce trouble se peignit sur mon 
visage, qu'il colora diversement ; et mes 
soupirs arrêtèrent ma voix que je cher- 
chais en vain. 

Poha feignant encore de le mécon- 
naître me dit avec assurance : Poliphile, 
jouis de la faveur des dieux , profite des 
moments qui te sont accordés pourvoir 
ce qu'ils ne permettent à nul mortel de 
considérer. 

Recueille donc tes forces , élevé ton 
esprit, et redouble d'attention : point 
d'humaines faiblesses ; loin de toi l'é- 
goïsme vil ; sache jouir du bonheur des 
autres avant de t'occuper du tien. 

Les premières nymphes qui s'offrent 
à tes yeux sont les muses , ces filles de 



DE POLIPHILE. i8i 

Jupiter et de Mnémosine, plus célèbres 
encore par leurs talents que par leur 
beauté : à leur tète est Apollon , dieu 
des arts et de la lumière ; il est suivi de 
la belle Léria ', couronnée de laurier: 
près d'elle est Mélanthie, fille de Deu- 
calion ; elle porte une lampe pour éclai- 
rer ses compagnes ; sa voix est des plus 
douces et des plus séduisantes. 

Vient ensuite Pierus et ses savantes 
filles , Lycoris et celle qui chanta la guer- 
re deTbebes entre deux frères ennemis. 

Tu peux remarquer au second char 
la noble Corine , Délie et Nérine, Éro- 
cale la Sicilienne, et plusieurs autres 
musiciennes qui chantent leurs amours. 
Tu verras au troisième Quintilia, 
Cinthie , et d'autres filles célèbres par 
leur génie poétique- 

(i) Partlieuopea de nome Leria. 
i6 



i82 SONGE 

Le quatrième est précédé par Lyda , 
Chloé , Tiburte , et Pyrrha ; et parmi les 
ménades est Sapho, la tendre, la pas- 
sionnée Sapho , dont l'amour et les vers 
ont immortalisé Phaon. 



DE POLIPHILE. i83 



CHAPITRE XVI. 

r,"l RRÉSOLL TIOÎî. 

JN o tr S prîmes , la belle nymphe et moi , 
après avoir contemplé ces merveilles à 
loisir, le chemin que bordait un ruis- 
seau ; mille fleurs coquettes s'y miraient 
dans l'argent de son onde; et le pâle Nar- 
cisse, penché vers la surface liquide, y 
séchait de désirs en contemplant son 
image. Cette eau pure serpentait sur le 
pré fleuri, où mille groupes d'amants 
s'entretenaient ou folâtraient au pied 
des lauriers, des myrtes, des pins, des 
aulnes et des saules ; d'autres se prome- 
naient; quelques uns se baignaient dans 
les flots bouillonnants, et disputaient 
aux cygnes l'empire de ces lieux. Tout 



i84 SONGE 

y respirait l'amonr et la volupté : les 
soupirs , et de plus doux murmures en- 
core se mêlaient aux frémissements du 
zéphyr, dont le souffle agitait le feuil- 
lage, et luttait légèrement contre les 
flots ; tout s'accordait aux sons mélo- 
dieux des instruments , à la voix sédui- 
sante et pure des nymphes, ornements 
de ces jardins enchanteurs. 

Cependant la pudeur n'avait point à 
rougir de leurs plaisirs innocents : mais 
comment voir d'aussi près l'image du 
bonheur sans que le désir de le partager 
ne se glissât dans l'ame , et ne vint l'as- 
siéger de mille pensers divers ? La chaste 
Diane elle-même y eût perdu sa fierté, 
pour se livrer peut - être aux douceurs 
de l'amour. 

L'espoir de fléchir l'obstination que 
ma Polia mettait à se dérober à ma flam- 
me vint luire dans mon cœur, et néan- 



DE POLIPHILE. i85 
moins je craignais de déplaire à cet 
objet adoré ; j'invoquais le secours des 
dieux : je voulais lui déclarer mes feux; 
résolution vaine ! au moment où j'allais 
parler je contemplais cet air noble , ce 
port d'une déesse, et j'étais arrêté dans 
mes faibles projets : tel un roseau fragile 
cède et se ploie en tous sens aux efforts 
d'un vent impétueux, et tel je flottais 
incertain au milieu de mes irrésolutions. 
Enfin je triomphai du trouble de mes 
sens : Soyons, me dis-je, plus digne de 
Polia ; sachons , en respectant ses des- 
seins, étouffer mes désirs, et mériter 
son amour par la constance et par un 
courage égal à ses attraits : il suffit à un 
mortel, si éloigné de ses perfections di- 
vines , de jouir seulement du bonheur 
de la voir. 



16. 



i86 SONGE 



CHAPITRE XVII. 

I, E TEMPLE DE VÉWUS. 

V^ERTAiN d'avoir triomphé de moi- 
même, je m'abandonnai entièrement a 
mon guide, qui me conduisit dans on 
■verger délicieux d'arbres de toute es- 
pèce : les productions des quatre par- 
ties du monde s'y trouvaient réunies, 
et formaient un agréable quinconce , 
sous lequel des fleurs variées émaillaieut 
un fond de gazon. 

Ces lieux étaient peuplés d'une mul- 
titude infinie de pâtres et de faunes , qui 
n'avaient d'autres vêtements que des 
peaux de bêtes fauves , daims , che- 
vreuils, onces, et léopards; quelques uns 
s'étaient contentés d'une ceinture de 



DE POLIPHILE. 187 

feuillages. Tous ensemble célébraient 
avec les nymphes hamadryades la fête 
de Vertumne, couronné de fleurs, et de 
Pomone sa compagne , dont la tête est 
chargée des plus beaux fruits ; ils étaient 
assis sur un char que traînaient quatre 
forts satyres aux pieds de chèvre, aux 
cornes recourbées , à l'œil brillant , au 
rire malin, et qui bondissaient en fou- 
lant l'herbe des prés : deux belles nym- 
phes portaient unis à une branche les 
attributs du labourage , groupés en 
forme d'enseigne romaine ; on y lisait 
cette inscription : 

l'appétit, la santé, 

I,E CALME DE l'aME, 

SONT RÉSERVÉS 

AUX VIGILANTS CULTIVATEURS. 

Cette troupe dirigeait sa marche vers 



i88 SONGE 

un autel de marbre blanc à quatre faces, 
placé au milieu du verger : quatre bas- 
reliefs assez saillants y étaient taillés. 

Le premier représentait une divinité 
couronnée de fleurs , vêtue d'une fine 
tunique de lin , à travers laquelle les 
formes du nu se dessinaient admirable- 
ment ; elle jetait d'une main des roses 
sur la flamme d'un trépied, et tenait de 
l'autre une branche de myrte : près d'elle 
un jeune enfant ailé , fier de porter les 
armes de l'Amour , riait et faisait vol- 
tiger deux colombes. On lisait cette 
inscription sur le marbre : 

FLORIDO VERI S. 

Au printemps fleuri. 

Cérès , majestueuse , et couronnée 
d'épis , entourée de gerbes , et noble- 
ment drapée, ayant un soleil brodé sur 



DE POLIPHILE. 189 
la poitrine , et une ligne brisée , sym- 
bole hiéroglypbique de l'eau , pour bor- 
dure au bas de sa tunique , ornait la 
seconde face ; on y lisait : 

FLAVAE MESSI S. 

A la blonde moisson. 

Baccbus , chargé de raisin , ornait la 
troisième face sous la forme d'un beau 
jeune homme: unboncétait à sespieds. 

L'inscription portait : 

MUSTU LENTO AUTUMNO S. 

Au spiritueux automne. 

Sur la quatrième face , un roi sévère , 
enveloppé d'une large peau d'ours , éten- 
dait sur la nature son sceptre de glace, 
et de l'autre main abaissait les nues plu- 
vieuses , les grêles , et les neiges ; il repo- 



igo SONGE 

sait sur un fleuve où les glaçons rem- 
plaçaient une eau limpide. 
On lisait au-dessous : 

HYEMI EOLTA.E S. 

A Vliîver soumis aux vents. 

Sur cet autel s'élevait une statue du 
dieu des jardins , ombragée par un dôme 
de verdure : des lampes suspendues au- 
tour brûlaient en son bonneur. 

Une troupe de jeunes bergers et de 
laboureurs déposaient des fleurs et des 
offrandes sur cet autel , et y faisaient 
des libations de vin et de lait; ils me- 
naient en procession le vieux Janus , 
couvert de branchages verds , et cou- 
ronné de fleurs, enchantant, dansant, 
et appelant à grands cris, Bacchus .^ 
Amour et Hjménée , de la manière la 
plus grotesque et la plus folle. 



DE POLIPHILE. 191 
Nous passâmes et rencontrâmes dans 
la forêt voisine d'autres nymphes or- 
cades napées, et dryades, avec des né- 
réides couvertes de la peau des monstres 
marins , de plantes aquatiques , et dan- 
sant avec les faunes et les satyres cou- 
ronnés de roseaux. 

Au milieu d'eux se trouvaient les 
dieux Pan et Silvain , Zéphyi-e et sa 
Chloris, et tous les autres dieux et 
nymphes des bois , des prés , des mon- 
tagnes et des fontaines ; ils étaient envi- 
ronnés des bergers voisins , qui enflaient 
leurs musettes et leurs pipeaux cham- 
pêtres. Nul spectacle ne fut plus gai, 
plus piquant et plus nouveau pour moi. 
En poursuivant notre chemin avec 
mon guide du côté des rives de la mer, 
nous remarquâmes à travers les arbres 
une tour d'une grande élévation : à me- 
sure que nous avancions elle me parais- 



19» SONGE 

sait mériter un plus sérieux examen ; sa 
forme pyramidale , la délicatesse de sa 
construction , me faisaient désirer d'en 
approcher, mais je n'osais le demander 
à ma belle nymphe ; j 'aurais eu bien d'au- 
tres prières à lui faire si j'avais voulu sa- 
tisfaire mes désirs. Nous passâmes donc 
outre, et nous apprîmes depuis que c'é- 
tait un phare pour guider le voyageur 
égaré dans la forêt, ou soupirant après 
la terre lorsqu'il sillonne sur un frêle 
vaisseau la vaste étendue des mers. 

Peu après nous apperçùmes le rivage 
de la mer, et cet immense horizon dont 
la ligne infinie est pour le voyageur qui 
en jouit la première fois le spectacle le 
plus imposant et le plus majestueux. 

Nous trouvâmes un temple magni- 
fique consacré à Vénus Uranie ; il était 
de forme ronde , et avait autant de hau- 
teur du sol au sommet de la voûte que 



DE POLIPHILE. 193 
de diamètre. L'inscription dédicatoire 
portait : 

A LÀ FÉCONDITÉ. 

Les proportions étaient soigneusement 
gardées dans les détails ; il était extérieu- 
rement décoré de colonnes de serpentin 
formant périslile devant un mur de mar- 
bre blanc , et à l'intérieur elles étaient 
enporpbyre , de proportion corinthien- 
ne mâle , avec leurs chapiteaux et leurs 
bases de bronze doré. 

Le revètissement était en jaspe de dif- 
férentes couleurs , et les ornements de 
sculpture appliqués en albâtre avec 
beaucoup d'habileté ; les croisées, dis- 
posées en zone ouverte dans la partie 
supérieure des colonnes , étaient aussi 
formées de pierres transparentes, qui 
répandaient dans l'intérieur un jour 
mystérieux et doux. 

17 



194 SONGE 

Une coupole en demi-cercle couron- 
nait cet édifice : tout le système plané- 
taire y était représenté dans le plus grand 
détail et avec la plus exacte justesse , en 
sorte que l'on pouvait voir d'un coup- 
d'œil l'ensemble majestueux et la mar- 
che de l'univers ; spectacle bien fait pour 
honorer à la fois et les dieux qui créèrent 
ces merveilles, et les hommes qui par- 
vinrent à en découvrir le mécanisme 
et l'harmonie. ' 

De savants astronomes , Petorisis et 



( 1 ) Cette idée grande et sublime , que les 
Egyptiens ont les premiers mise à exécu- 
tion dans le cercle d'or du tombeau d'Osi- 
mandias et dans les plafonds de quelques 
uns de leurs temples , a depuis été pro- 
jetée plusieurs fois pardifférents artistes , 
sans avoir encore reçu son exécution en 
grand d'une manière satisfaisante ailleurs 



DE POLIPHILE. 195 
et Mopsus, s'étaient concertés pour 
l'exécution en bronze avec les plus ha- 
biles artistes, afin que cette représen- 
tation fût parfaite et durable : on y 
lisait le nom de chaque découverte écrit 
dans la langue du peuple à qui on en 
attribuait l'honneur ; ainsi l'Egyptien , 
le Grec, le Chaldéen, le Persan, l'In- 
dien, l'Arabe, concouraient à cette des- 
cription , traduite au-dessous en langue 
vulgaire pour l'instruction de tous. 
L'esprit se plaisait , mais s'égarait en 



que dans une grande salle du palais de 
Néron. Quel plus beau planétaire cepen- 
dant que la voûte d'un temple sur le pave- 
ment duquel on pourrait également fixer 
les connaissances géographiques en les y 
gravant , ce qui aurait infiniment plus d'in- 
térêt qu'une mosaïque en compartiments , 
souvent assez insignifiante ! 



196 SONGE 

suivant cette vaste conception ; et pour 
le récréer on avait ajouté dans cet inté- 
rieur les statues en marbre de toutes les 
divinités dont les noms font partie du 
système céleste , ou des hommes dont 
les connaissances ont servi à le former ; 
ainsi Apollon et les muses y occupaient 
le premier rang ; les mages de Perse , les 
savants bramines, les prêtres égyptiens 
si renommés , et les sages de la Grèce , 
qui ont dérobé une partie de leui's con- 
naissances, n'yétaient point oubliés ; et 
l'on y voyait avec vénération les traits 
d'Hermès Trismégiste , de Zoroastre , de 
Pythagore et de Platon , d'Euclide et 
du savant Archimede. 

On n'avait rien négligé pour que la 
conservation de ce monument, qui sem- 
blait destiné à transmettre le dépôt des 
connaissances humaines les plus rele- 
vées , pût arriver sûrement à la posté- 
rité ; un soin extrême avait donc été ap- 



DE POLIPHILE. 197 
porté à sa construction pour en assurer 
les fondements , pour les préserver des 
ravages du temps , de la dégradation des 
eaux de pluie, et pour dispenser le plus 
possible la paresse des hommes d'un 
entretien nécessaire et trop souvent 
négligé. 

La coupole était recouverte en écailles 
de cuivre doré ; les eaux du ciel , après 
les avoir lavées , se rendaient par des 
tuyaux bien ménagés dans de vastes pis- 
cines ' un peu éloignées, dont les eaux 
servaient à la purification du temple , 
et eussent aussi prévenu les incendies , 
s'il n'eût été composé de toutes matières 
incombustibles. 



()) De pareilles piscines existaient au 
célèbre temple de Jérusalem , et à celui 
du Soleil à Palmyre ; on voit encore ces 
dernières. 

I. 17. 



198 SONGE 

Une seule lampe d'or à mèches d'a- 
mianthe éclairait la nuit cet intérieur, 
et y présentait un nouvel effet de lu- 
mière par le soin que l'on avait pris de 
suspendre cette lampe en forme de 
perle au milieu d'un globe sphérique 
de crystal rempli d'une eau ardente dis- 
tillée cinq fois , ce qui donnait à cette 
lumière l'effet d'un soleil rayonnant. 

Ce temple était encore orienté de ma- 
nière que le soleil en décrivant sa coui'se 
journalière y faisait connaître , tant à 
l'extérieur qu'à l'intérieur , l'heure dans 
chaque saison, et que les vents y mar- 
quaient sur un cadran leur direction et 
leur durée par un mécanismeingénieux; 
en sorte qu'on pouvait voir à la fin de 
l'année quel vent avait soufflé chaque 
jour et combien il avait duré. 

Le pavement , encadré d'une mosaï- 
que si parfaite qu'elle pouvait le disputer 



DE POLIPHILE. 199 
aux ouvrages du célèbre Zénodore à Per- 
game , et que le lithostroie ou pavé du 
temple de la Fortune à Préneste ne pré- 
sentait rien d'égal, figurait intérieure- 
ment un globe terrestre, où les connais- 
sances géographiques du temps étaient 
invariablement fixées , afin qu'on pût 
juger des découvertes ultérieures. 

Au sommet de la lanterne un globe 
doré représentait le soleil ; un phénix 
aux ailes étendues était placé au milieu; 
et la nuit, ce globe rayonnant de feux, 
servait de phare aux navigateurs. 

C'est ainsi que le temple de la déesse 
s'annonçait au loin par des bienfaits , 
et que de près il commandait l'admi- 
ration non seulement par la i-ichesse 
des matières et la perfection de la main- 
d'œuvre , mais plus encore par la har- 
diesse de la conception , et par mille 
canaux ouverts à l'instruction. 



aoo SONGE 

O siècle dégénéré ! pourquoi faut-il 
que la plupart de nos monuments pu- 
blics soient dépourvus de cet intérêt, 
et que des masses de pierres imparfai- 
tement amoncelées nous tiennent le 
plus souvent lieu de monuments , quand 
le génie seul et la science profonde de- 
vraient présider ensemble à leur forma- 
tion constamment dirigée vers la gloire 
et vers l'utilité publique? Pourquoi les 
connaissances de la docte antiquité 
sont-elles si souvent mises en oubli ? 

Après avoir considéré le temple et ses 
merveilles , nous trouvâmes une porte 
intérieure dont le seuil était d'un beau 
marbre noir du poli le plus parfait , 
incrusté d'une mosaïque en nacre de 
perles : un ressort fit ouvrir les deux 
battants de fer poli , que des pierres 
d'aimant placées dans la muraille atti- 
raient doucement au moyen d'un mo- 
dérateur qui tempérait leur vitesse. 



DE POLIPHILE. 20I 

Une prêtresse accompagnée de sept 
vestales se présentèrent à nous, et nous 
les saluâmes profondément ; le visage 
de ma belle nymphe se colora d'un léger 
incarnat , ce qui ajoutait encore à sa 
beauté. On nous introduisit dans un 
cloître superbe , dont nous fîmes le tour 
en silence. Nous rentrâmes dans le tem- 
ple , et je vis que les vestales nous quit- 
taient pour aller chercher divers objets 
nécessaires à quelque cérémonie ; bien- 
tôt elles revinrent. 

L'une d'elles portait un livre dont la 
couverture en velours couleur de pour- 
pre était enrichie de petites perles ; une 
colombe, brodée de même en perles 
orientales, mais dun plus fort volume, 
occupait le milieu ; les agraffes étaient 
d'or : une autre vestale portait des voiles 
du lin le plus fin ; les autres tenaient 
des vases , des pateres, un coffret à l'en- 
cens, et d'autres instruments. 



ao2 SONGE 

Elles étaient toutes couronnée» de 
fleurs : un très jeune enfant marchait 
devant elles tenant un flambeau qui n"a- 
vait point encore reçu les atteintes de 
la flamme , et que la prêtresse alluma 
après s'être couverte d'un voile que cei- 
gnait un diadème ; elle plaça aussi un 
voile d'une blancheur éclatante sur le 
front de la belle nymphe qui me con- 
duisait. 

Au milieu du temple était un autel 
circulaire orné d'un bas-relief représen- 
tant des danseuses : la prêtresse s'en ap- 
procha , et prenant une clef d'or ren- 
fermée dans un petit coffret que lui 
présenta l'une des vestales, elle ouvrit 
le dessus de l'autel , que nous recon- 
nûmes alors pour une citerne d'eau lus- 
trale ou consacrée. 

On donua à ma belle compagne un 
flambeau, que Ion alluma dans ses 



DE POLIPHILE. 2o3 
mains ; la prêtresse s'ea empara aussi- 
tôt , et le plongea la flamme en bas 
dans le vide de la citerne en récitant une 
prière en langue étrusque ; puis se tour- 
nant vers la nymphe : Que demandez- 
vous , ma chère fille? lui dit-elle dou- 
cement. 

Madame , répondit la nymphe , je 
demande la protection de la déesse pour 
cet étranger que j'accompagne ; je de- 
mande que nous puissions faire heu- 
reusement ensemble le voyage, et nous 
désaltérer dans la source divine. 

Et vous, étranger, me dit aussi la 
prêtresse, que demandez -vous ? Mon 
étonnement était extrême ; un saint res- 
pect m'avait saisi ; tous les feux de l'a- 
mour embrasaient mon cœur pour celle 
dont les traits m'offraient si parfaite- 
tement l'image de Polia. Madame , ré- 
pondis-je avec respect , je demande aussi 



«o4 SONGE 

la protection de la déesse ; puis avec un 
transport dont je ne fus pas le maître 
j'ajoutai : Mais je demande aussi que 
vous fassiez cesser le doute cruel où je 
suis, et que vous me fassiez connaître 
si cet ange de beauté est celle que j'a- 
dore; et, si ce n'est point un prestige , 
que des noeuds indissolubles m'unissent 
à celle pour qui je brûle d'un feu si pur 
et si constant. 

Prends donc, me dit alors gravement 
la prêtresse , prends donc le flambeau 
que porte ta compagne, et répète avec 
moi trois fois ces paroles : « Eteins , 
Amour, cette flamme dans l'eau sacrée, 
et fais passer tous tes feux dans le cœur 
de Polia. » 

Je prononçai les paroles, j'éteignis 
le flambeau dans l'eau sacrée : la prê- 
tresse en puisa dans une coquille dont 
la nacre était éblouissante ; elle nous en 



DE POLI PH ILE. 2o5 
fit boire à chacun la moitié ; puis ayant 
récité quelques prières , Répétez , dit- 
elle, ma chère fille, ces paroles avec 
moi : « O Cythérée , accomplis tes vo- 
lontés ! et puisque tu l'ordonnes ainsi , 
que ton fils chéiu se nourrisse en mon 
sein î » 

Elle se cachait en prononçant ces 
mots dans le sein de la prêtresse , qui 
la releva, l'embrassa, et me la présenta. 
J'étais tremblant , ivre d'espérance et 
de joie , lorsque, poussant un profond 
soupir et me jetant un regard passion- 
né , la nymphe me dit tendrement : 
« Poliphile , ton amour et ta constance 
ont triomphé ; tu me forces par un pen- 
chant irrésistible à renoncer au culte de 
la chaste Diane , pour me vouer aux au- 
tels de l'amour : si j'ai dû jusqu'à ce mo- 
ment garder un pénible silence, main- 
tenant que le pâle flambeau de Diane a 
i8 



ao6 SONGE 

perdu pour moi sa lumière , et que tu 
viens d'allumer en mon cœur celui de 
l'amour, reconnais-moi; je suis ta Po- 
lia;je deviens par mon vœu ton éjiouse 
chérie; je te consacre ma vie en cet in- 
stant ; je jure aussi de mourir avec toi et 
pour toi , s'il le faut ». J'allais me pré- 
cipiter à ses genoux, et déjà elle était 
dans mes bras. 

Vous seuls , amants heureux , vous 
concevez mon bonheur , mon ivresse , 
seuls vous les sentirez ; qui pourrait ja- 
mais vous les peindre? 

Cependant la prêtresse nous tira de 
l'espèce de ravissement où nous étions 
l'nn et l'autre en disant à Polia : Pour- 
suivons , ma chère fille , les cérémonies 
que nous avons commencées. 

Nous nous rendîmes dans une cha- 
pelle : deux vestales y apportèrent des 
cygnes mâles d'une blancheur éblouis- 



DE POLIPHILE. 207 
santé , une aiguière remplie d'eau de la 
mer ; une autre tenait deux colombes 
attachées par un fil de soie sur une cor- 
beille remplie de coquilles et de roses : 
elles placèrent le tout sur la table. des 
sacrifices et près de la porte dorée. J'é- 
tais à peine revenu de la surprise ou 
plutôt de l'extase où me jetait l'excès 
de ma félicité , lorsque la prêtresse fit 
signe à Polia de se placer à genoux sur 
un carreau d'étoffe que l'on posa sur un 
pavement précieux en mosaïque de di- 
verses couleurs , ouvrage exécuté en 
pierres fines rapportées , et polies si 
parfaitement , qu'il réfléchissait tous 
les objets comme une glace. 

Polia s'agenouilla donc au - devant 
d'un autel de jaspe évidé en forme de 
trépied , où brûlait une flamme sacrée : 
on lui présenta le livre ; elle y lut à 
haute voix cette invocation aux Grâces: 
I. 18. 



2o8 SONGE 

« O vous , séduisantes déesses , com- 
pagnes inséparables de la beauté , Aglaé , 
Euphrosine, et Thalie, filles divines du 
grand Jupiter et de la nymphe Eudori- 
mene , vous qui faites votre résidence 
ordinaire près des bords de la fontaine 
Acidale , en la ville d'Orcbomene en 
Béotie, recevez favorablement ma priè- 
re, et soyez-moi propices ; faites que la 
mère des amours agrée mes offrandes et 
mes serments ; et vous, nymphes char- 
mantes, qui possédez si bien l'art de 
plaire , qui embellissez tous les dons , 
prêtez- moi l'expression de votre sou- 
rire et le pouvoir irrésistible de vos 
charmes pour obtenir un regard favo- 
rable de la déesse dont j'embrasse en 
ce jour le culte et les autels. » 



DE POLIPHILE. 209 



CHAPITRE XVIII. 

LES SACRIFICES. 

Jamais les cérémonies du grand roi 
Numa, ni celles qui se pratiquaient au 
temple des Juifs , celles de Toscane ou 
d'Étrurie, ou même les cérémonies ré- 
vérées des prêtres de Memphis , celles 
pratiquées au temple de la Fortune à 
Rhamnis , et nombre d'autres des plus 
renommées n'offrirent plus de pompe 
et de majesté que celles qui s'obser- 
vèrent en cette occasion. 

Polia se levant fut conduite vers un 
grand bassin de jacinthe , où elle se lava 
le visage et les mains dans une essence 
odorante , en signe de purification ; ce 
qui me semblait ajouter encore à sa 
beauté. 



aïo SONGE 

Un grand candélabre d'or enrichi 
de pierres précieuses fut chargé des 
plus rares parfums de l'Arabie. Polia y 
mit le feu , et y alluma une branche de 
myrte qu'elle porta sur l'autel du sa- 
crifice : un petit biicher du mémebois 
y était préparé ; on y brûla le fil de soie 
qui attachait les deux tourterelles , et 
la liberté leur fut rendue au nom du 
dieu d'amour : les vestales formèrent 
une danse autour de l'autel en chantant 
ce verset : 

Que le feu pur, sur cet autel placé , 
Pénètre jusqu'au cœur glacé 
Qui méconnaît encor l'amour et la ten- 
dresse; 
Et que le fils de la déesse, 
Enchaînant à ses pieds le plus fier des 

vainqueurs , 
Embrase de ses feux l'univers et nos cœurs ! 



DE POLIPHILE. 211 
Elles le répétèrent eu continuant leur 
danse et répandant l'encens jusqu'à ce 
que la flamme fût éteinte ; ensuite elles 
se prosternèrent toutes , excepté la prê- 
tresse. Aussitôt je vis sortir d'un épais 
nuage un jeune enfant d'une beauté 
parfaite ; deux petites ailes d'une blan- 
cheur éblouissante couvertes de trois 
plumes d'azur le désignaient assez : je 
me sentis oppressé par la vapeur du 
nuage comme si la fondre eût tombé 
sur l'autel. La prêtresse me rassura, et 
me fit signe en mettant le doigt sur la 
bouche de garder le plus profond si- 
lence. 

J'observais de tous mes yeux : je re- 
marquai dans les mains du jeune dieu 
une couronne de myrte et une flèche 
à pointe de diamant dont la vue ne 
pouvait soutenir l'éclat. 



212 SONGE 

Sa chevelure blonde et bouclée était 
arrêtée par une couronne de brillants; 
trois fois il voltigea autour de l'autel, 
et aussitôt, à mon grand étonnement, 
il s'évanouit en fumée. 

On apporta ensuite à la prétresse une 
verge d'or, avec laquelle elle fit signe à 
Polia de rassembler les cendres du sa- 
crifice et de les passer à ti'avers un 
crible sur la premiei-e marche de l'au- 
tel; ce dont Polia s'acquitta avec grâce. 
Lorsqu'elle eut fini la prêtresse lui fit 
tracer avec le premier doigt de la main 
droite certains caractères choisis dans 
le livre sacré ; elle en traça d'autres elle- 
même avec sa baguette. 

Tout cet appareil me glaçait, et je 
tremblais qu'en un instant ma chère 
Polia ne s'évanouît en fumée comme 
je venais de voir disparaître l'enfant di- 
vin; la frayeur que j'en avais était telle 



DE POLIPHILE. 2i3 
que je n'osais lever les yeux de dessus 
elle , et qu'elle ou la prêtresse ne fai- 
saient pas un geste que je ne les exa- 
minasse avec la plus scrupuleuse at- 
tention. 

La prétresse continua de réciter dans 
le livre à hante voix, et de conjurer 
avec des signes effrayants tout ce qui 
pouvait être contraire à l'amour ; puis 
elle nous arrosa tous d'eau lustrale avec 
une branche de myrte et de rue. 

Les belles vestales se hâtèrent de ras- 
sembler les rameaux de myrte qui leur 
avaient servi pendant les cérémonies , et 
les portèrent dans la citerne par ordre 
de la prêtresse qui leur en remit la clef : 
elle réunit elle-même les cendres épar- 
ses, en fit un monceau, et le serra dans 
une boîte , puis la porta gravement dans 
la citerne, accompagnée de Polia et des 
autres nymphes. 



214 SONGE 

Elles chantereut quelques hymnes , 
parfumèrent la citerne , qu'elles refer- 
mèrent après que la pi'êtresse leut 
frappée trois fois de sa baguette en 
prononçant des paroles mystérieuses. 

Toutes s'agenouillèrent; la prêtresse 
seule resta debout , et récita l'oraison 
suivante : 

« Puissante déesse , mère charmante 
des amours, compagne inséparable des 
grâces et modèle de la beauté, daigne 
protéger cette jeune mortelle qui ab- 
jure aujourd'hui le culte de l'insensible 
Diane pour embrasser ton culte plus 
aimable et plus conforme au vœu de la 
nature ! fais que l'heureux amant de 
Polia, brûlant toujours des feux que 
tu viens d'attiser dans son cœur , te 
consacre à jamais des jours que tu sais 
si bien embellir ! 

Daigne exaucer mes vœux comme 



DE POLIPHILE. 2iJ 
tu exauças ceux de l'ardent Pygmalion, 
et permets à ce couple qui vient de se 
vouer à ton fils et à toi de voyager dans 
tes états, de jouir un moment, un seul 
moment de la faveur de ta présence ; 
purifiés par mes mains , ils désirent ar- 
demment que tu les trouves dignes main- 
tenant de cette faveur insigne ; nous te 
la demandons tous au nom du dieu 
charmant à qui tu donnas lejour,et qui 
communique la vie à tout ce qui res- 
pire : tout n'est -il pas mort sans l'a- 
mour ? >> 

Cette invocation finie , la prêtresse 
prit les coquilles de mer et les roses pla- 
cées ensemble dans la corbeille , eUe 
les répandit avec profusion sur l'autel, 
qu'elle arrosa d'eau de la mer : les deux 
cygnes furent sacrifiés , et leur sang rou- 
git l'autel de la déesse ; la flamme con- 
suma leurs corps , et la cendre fut jetée 



2i6 SONGE 

sous cet autel dans une ouverture pra- 
tiquée à cet effet. 

Polia et la prêtresse écrivirent sur le 
pavé du temple quelques caractères avec 
le sang des victimes , et se purifièrent; 
on jeta l'eau qui leur avait servi sur Tau- 
tel fumant. Un bruit d'orage se fit en- 
tendre, les portes s'ouvrirent, les murs 
du temple s'ébranlèrent , l'autel se cou- 
vrit d'une épaisse fumée : il en sortit 
un rosier dont les branches croissaient 
à vue d'œil et élevaient leur verdure 
jusqu'à la voûte; bientôt il fut couvert 
de roses ; quelques unes s'étant éva- 
nouies , de petites pommes d'amour leur 
succédèrent ; en un instant cet arbre 
fut couvert d'oiseaux de toute espèce : 
j'y distinguai trois colombes d'une blan- 
cheur éblouissante et qui avaient une 
grâce enchanteresse. Je crus que la 
déesse se présentait à nous sous la forme 



DE POLIPHILE. 217 
de ces oiseaux qui lui sont consacrés , 
et je me prosternai en jetant un tendre 
regard sur Poiia , qui me parut plus 
belle que jamais. 

La prêtresse ayant cueilli trois de ces 
petits fruits, en mangea un et nous en 
donna un antre à Polia et à moi . A peine 
j'en eus goûté qu'il se fit dans mon être 
un changement remarquable ; je sentis 
que mon sang circulait avec plus de ra- 
pidité; mon intelligence augmentait, 
et mon cœur devint encore plus sen- 
sible et plus tendre. Je reconnus Vénus 
à ce nouveau bienfait , et je commençai 
à m'estimer digne de recevoir ce prix 
de ma constance , et de visiter la patrie 
des Grâces et des Amours. 

Bientôt l'arbuste disparut en lais- 
sant l'air du temple parfumé des plus 
suaves odeurs. 

La prêtresse s'écria avec enthousias- 
'9 



2i8 SONGE 

me : « Mes enfants, le sacrifice est ache- 
vé , Vénus vous est propice ». Elle quit- 
ta son voile saint, et nous dit d'un ton 
plus calme : « Vous êtes purifiés main- 
tenant ; allez , couple fortuné , vous pou- 
vez commencer votre voyage sous la 
protection de la déesse ; n'ayez plus de 
crainte et de soucis , ce jour est le pre- 
mier de vos jours heureux. >' 

Nous lui adressâmes les expressions 
de la plus vive reconnaissance , et prî- 
ra.es congé d'elle et de ses compagnes. 
Elles nous accompagnèrent jusqu'à la 
porte du temple et indiquèrent à Polia , 
toujours chargée du soin de me con- 
duire, la route qu'elle devait suivre. 

Heureux guide , voyage enchanteur 
que je n'ouhlierai de ma vie I Me voici, 
disais-je, au comble de mes vœux; Po- 
lia m'est rendue , je ne puis plus douter 
de mon bonheur ; Polia devient l'ange 



DE POLIPHILE. 219 
tutélaire qui prend soin d'embellir mon 
existence ; je la lui consacre à jamais , 
et je suis , par mes feux et par ma con- 
stance, digne enfin de son amour. 

Polia me répondait par un regard, 
par un sourire, regard et sourire en- 
chanteurs, et de sa main pressant dou- 
cemeut ma main, me dirigeait vers le 
rivage. 

Le chemin que deux amants font en- 
semble ne leur semble jamais long. Bien- 
tôt nous fûmes arrivés auprès d'une 
ruine environnée d'une immense foret 
dont le contour suivait les bords de la 
mei-. Ces débris annonçaient l'antique 
existence de quelque môle considérable 
où l'on retrouvait encore les restes d'un 
bel escalier conduisant au portique d'un 
temple alors très mutilé. 

Les nombreux amas de fragments de 
toute espèce, composés des matières les 



220 SONGE 

plus rares , et maintenant recouverts de 
mousses , de coquillages et de plantes 
marines , présentaient les tableaux les 
plus pittoresques , en même temps qu'ils 
faisaient naître des idées philosophi- 
ques. Polia en fut frappée, et me dit: 
« Ces ruines majestueuses appellent les 
pinceaux de l'artiste ; l'homme joue avec 
les débris renversés par le temps , com- 
me l'enfant avec les restes d'un vase pré- 
cieux que le choc de la foudre a brisé » : 
vois , mon ami , le sort des plus grands 
monuments ; quelques siècles plutôt 
ou plus tard ces oeuvres de la puis- 
sance et du génie s'écroulent et n'of- 
frent plus que ruines et que poussière; 
les nations même qui les ont érigés s'é- 
teignent et s'effacent du souvenir des 
hommes : le temps dévore souvent jus- 
qu'aux tables d'airain de l'histoire ; la 
vertu seule peut laisser des souvenirs 



DE POLIPHILE. 221 
durables en se réfugiant de génération 
en génération dans le cœur de l'homme 
de bien. 

Vois les débris de ce temple jadis su- 
perbe , devant lequel nous appercevons 
encore les traces d'un forum : un peu- 
ple nombreux se pressait sous ces ave- 
nues ; des marchés populeux , des jeux 
de toute espèce, un commerce immense, 
animaient ces marbres, alors debout, au- 
jourd'hui renversés; que sont devenus 
ces grandeurs , ces intéièts divers ? Eh ! 
sur quoi donc se fonde l'orgueil des 
peuples et des rois ? ils passent ensem- 
ble un moment sur la terre , comme 
ces ombres qu'un nuage promené sur 
les campagnes , et dont l'apparence , 
fuyant d'un vol plus ou moins rapide , 
va se perdre bientôt pour nous à l'ho- 
rizon. 

Nous visitâmes , Polia et moi, ce mo 
19- 



222 SONGE 

nument nommé le Poljandrion : il était 
consacré à Platon , dieu des ombres : 
nous vîmes encore autour les restes mu- 
tilés d'un grand nombre de tombeaux , 
d'urnes, de sarcophages où reposent les 
cendres et les ossements de ceux dont 
l'amour fit les tourments , et dont il 
causa la mort. 

Chaque année , aux ides de mai ou le 
1 5 de ce mois , tous les amants des 
contrées voisines ou éloignées se l'en- 
daient en pèlerinage dans ce lieu pour 
consoler les mânes des amis dont ils dé- 
ploraient la perte ; on faisait des liba- 
tions sur leurs tombes afin de se rendre 
Pluton triformis favorable , et pour 
se préserver soi-même de funestes mal- 
heurs. 

Les plus zélés sacrifiaient à ce dieu 
des béliers noirs et les brûloient sur un 
autel de bronze : les brebis vierges 



DE POLIPHILE. 223 

étaient offertes à Proserpine; diverses 
images révérées étaient exposées sur les 
lectisternes ' pendant trois nuits, et 
l'on éteignait la flamme du sacrifice avec 
des roses et quelques herbes choisies : 
le profane qui eut osé cueillir une fleur 
sur l'un des arbustes consacrés eût été 
puni comme sacrilège ; car les prêtres 
s'étaient habilement arrogé le droit d'é- 
changer ses roses pour des présents con- 
sidérables. 

Le premier de ces pontifes, richement 
habillé et tout brillant de pierreries, 
distribuait gratuitement à chacun une 
pincée de cendres qu'il tenait précieu- 
sement conservées dans un vase d'or. 
Lors de la distribution la foule était 



(i) Lits sacrés sur lesquels on plaçait 
les statues des dieux , et on les prome- 
nait dans les processions. 



224 SONGE 

immense : aussi cette cendre avait-elle 
des vertus précieuses ; on l'enfermait 
dans des roseaux dont on faisait le sa- 
crifice à la mer lors des tempêtes vio- 
lentes ; et suivant le bon plaisir de Plu- 
ton et de Neptune le vaisseau se sauvait 
ensuite ou périssait , mais les cendres 
n'en étaient pas moins recherchées , et 
les roseaux du moins n'allaient jamais 
à fond. 

On couvrait de fleui-s les tombes et 
ie temple, on célébrait des jeux funè- 
bres : les tribus différentes se réunis- 
saient et mangeaient en silence, appe- 
lant les ombres à chaque service ; on 
leur consacrait la meilleure portion des 
mets que l'on déposait auprès des sé- 
pultures; et si les ombres n'y touchaient 
point, elles n'étaient pas perdues pour 
tout le monde. 

Il fallait encore emporter avec soi un 



DE POLIPHILE. 225 
souvenir, un témoignage visible de sa 
présence à la fête; c'était une couronne 
et des guirlandes dont on se parait , une 
branche de cyprès orné de bandelettes; 
tout cela se vendait, et les marcbands 
criaient à l'impiété sur ceux qui n'en, 
achetaient pas. Les pontifes saints main- 
tenaient cet usage au nom du dieu , 
et recevaient avec humilité un tribut 
volontaire de la part de tous ; mais ils 
auroient fait lapider charitablement ce- 
lui qui aurait cru pouvoir sans crime 
se dispenser d'apporter une offrande 
proportionnée à ses moyens. 

Les uns ne voyaient dans tout ceci que 
de la dévotion; les autres, mais c'était 
le plus petit nombre, prétendaient que 
ces peuples entendaient merveilleuse- 
ment le commerce, et que leurs prêtres 
étaient savants dans l'art de gouverner 
les hommes; car ils avaient l'adresse de 



226 SONGE 

leur faire payer de fortes sommes sans 
qu'ils s'en doutassent ; de leur promet 
tre des trésors après leur mort en leur 
donnant quelques babioles à-compte, 
et de les renvoyer satisfaits : il est vrai 
que pour leur argent les divei'tisse- 
ments n'étaient point épargnés; spec- 
tacles variés pour les yeux, pour l'es- 
prit, pour l'imagination, musique dé- 
licieuse, exposition des chefs-d'œuvre 
des arts , aliment continuel pour la cu- 
riosité , cette passion plus forte qu'on 
ne pense ; rien n'était négligé , et tout 
au contraire était soigneusement mis à 
profit. 

On faisait dans des processions pom- 
peuses jusqu'à trois fois le tour du tem- 
ple pour appaiser les trois fatales dées- 
ses des heures dernières de la vie, nona^ 
décima , morta ; on consacrait à cha- 
cune d'elles une forte branche dé cy- 



DE POLIPHILE. 227 

près dont on environnait le temple ; 
elle y restait attachée jusqu'à l'année 
suivante , et ce bois servait encore aux 
feux des sacrifices. 

Lorsque toutes les cérémonies étaient 
' achevées , et que le trésor du temple 
était rempli sur-tout , le grand - prêtre 
radieux congédiait l'assemblée par un 
signe, en prononçant aussi ce mot, /, 
licet^ ou retournez dansuos maisons. 

Nous nous assîmes , Polia et moi , 
sur l'herbe verte et fleurie , près du ri- 
vage de la mer pour considérer à loi- 
sir le tableau de ces ruines majestueu- 
ses : mais si d'une part j'étais enchanté 
du goût et des connaissances que je trou- 
vais dans la conversation de cette ai- 
mable compagne de voyage , de l'autre 
sa beauté me causait souvent des dis- 
tractions qui m'empêchaient de profiter 
de ses discours , et mon admiration sans 



228 SONGE 

cesse croissant pour ses lumières et 
ses appas , nuisait beaucoup à mon in- 
struction. Les beau tés de la nature dont 
j'étais entouré dans un site enchanteur 
attiraient mes regards ; mais mon cœur, 
bientôt détaché de ces objets , l'etour- 
nait à l'adoration de sou chef-d'œuvre; 
et vergers, prés, coteaux, bocages et 
fontaines , ces objets si charmants et si 
doux comparés à la beauté de PoHa, 
n'avaient plus l'avantage. 



VIJX nu TOME rRKMIER. 



SONGE 

DE POLIPHILE. 

TOME SECOND. 



SONGE 

DE 

POLIPHILE, 

TRADUCTION LIBRE DE l'iTALIEN, 

Par J. g. LEGRAND, 

ARCHITECTE DES MONUMENTS PUBT.ICS 

ET MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIÉTÉS 

SAVANTES ET LITTERAIRES. 

TOME SECOND. 




A PARIS, 

DE L'IMPRIMERIE DE P. DIDOT L'AÎNÉ. 
AN XIII.— -M. BCCCIV. 



SONGE 
DE POLIPHILE. 



SUITE 
DU LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE XIX. 

LES TOMBEAUX. 

O o u V E N E z-v o u S de mes longs tour- 
ments ; souvenez - vous aussi de mon 
bonheur , amants qui portez comme 
moi de dures et de si douces chaînes ! 
Mais si la beauté dont vous êtes l'esclave 
ne joint pas comme ma Polia le don de 
l'esprit , celui de la science , et le don 

2. I 



2 SONGE 

plus rare de la vertu à tous les charmes 
extérieurs , vous ne pourrez juger que 
difficilement de ma situation. 

Celui-là seul peut être heureux , me 
disait donc ma Polia , qui , dégagé des 
passions humaines, et toujours supé- 
rieur aux événements , élevant son es- 
prit jusqu'aux contemplations du sa- 
voir , observe , étudie sans cesse les 
phénomènes de la nature et les chefs- 
d'œuvre des arts, qui en sont la traduc- 
tion hardie , pour se tenir à cette hau- 
teurde pensée qui fait participer l'hom- 
me à la grandeur , à la félicité divine. 

Poursuivons donc , 6 Poliphile , de 
mériter la faveur des immortels , jouis- 
sons dignement du spectacle attachant 
des monuments nombreux semés dans 
cette enceinte; écoutons sur- tout ce 
langage éloquent qu'ils parlent à celui 
que ses connaissances et ses médita- 



DEPOLIPHILE. 3 

lions ont placé si fort au-dessus du vul- 
gaire. Il y a vingt siècles, ces temples, 
ces portiques, ces obélisques, étaient 
debout , et semblaient devoir être éter- 
nels. 

Yois le temps , le temps inflexible , 
saper de sa faux redoutable mais né- 
cessaire, tantôt leur cime altiere et tan- 
tôt leurs fondements : sans cette des- 
truction lente , et que le destin rendit 
inévitable, plus de mouvement, plus 
de reproduction , plus de vie , et tout 
est mort dans la nature ; c'est du sein 
de sa tige expirante que naît le germe 
de la plante ; l'or des moissons vient 
remplacer sur le sol défriché la forêt 
antique et sauvage que ce même temps 
consume et déracine, et qu'il charge 
les vents, les rosées, de transporter et 
de nourrir ailleurs. 

C'est de la destruction des coquil- 



4 SONGE 

les brisées et réduites en poudre que 
sont formés ces pierres et ces marbres , 
que ce même temps laborieux , infa- 
tigable , fît tailler , assembler, polir 
pour honorer les dieux, et que sa main 
puissante aujourd'hui renverse et livre 
à la fureur des flots; mais sous leur va- 
gue écumante n'apperçois - tu pas que 
ces mêmes familles de cames , de ver- 
misseaux et de mille autres coquillages 
viennent s'alimenter des sucs jadis em- 
pruntés à leurs pères, pour croître , se 
multiplier, mourir, se briser, et, len- 
tement repêtris par les ans dans l'em- 
pire de Neptune , redevenir des marbres 
à leur tour ? 

Vois-tu cette chaîne électrique qui, 
toujours reforgée et se limant sans cesse, 
unit ensemble et la terre et les cieux , 
alors que le souverain maître des dieux 
semble ne promener qu'au hasard les 



DE POLIPHILE. 5 

vents , la foudre et les orages ? vois-tu 
ces montagnes , fieres peut-être de leur 
cime de granit que vient argenter une 
neige éternelle, chaque jour minées par 
les eaux du ciel , préparer dans leur dé- 
composition insensible un nouveau lit 
au torrent qui mugit à leur pied ? bien- 
tôt , malgré leur masse audacieuse , il 
les atteint , les perce , les divise, et de 
leurs éléments séparés, désunis, puis 
rattachés parles sédiments qu'il dépose 
en couches variées , son onde ralentie 
reforme des rochers pour les miner de 
nouveau : c'est le travail des siècles , 
il est vrai; mais les siècles eux-mêmes, 
enchaînés par une main divine, et tour- 
nant dans le vaste rouage dont la na- 
ture est le ressort actif , inaltérable, ne 
sont , ô mon cher Poliphile , je te l'ai 
dit déjà , ne sont que les moments de 
l'éternité. 

I. 



6 SONGE 

Yois plus bas tous ces feux concen- 
trés dans les noirs états de Pluton , et ce 
dieu s'agitant sur son trône de basalte 
et de fer , pour créer des monts nou- 
veaux , élaborer dans les flancs des vol- 
cans , devenus de vastes creusets , les 
scories , les métaux et les laves ; l'en- 
tends-tu qui fait retentir leurs cavernes 
brûlantes, alors que , par les coups re- 
doublés de son sceptre , il soulevé la 
terre ébranlée , la mine , la refond , et 
lajeunit sa surface. 

C'est au sein de ces tombeaux où la 
matière engourdie, affaissée , semble se 
reposer un moment que gisent aussi 
ces souvenirs touchants , ces impres- 
sions profondes, et ces puissants mobi- 
les d'émulation qui perpétuent les ver- 
tus sur la terre. 

Viens - donc , mon cher Polipbile , 
visitons avec soin ces marbres, ces urnes 



DE POLIPHILE. 7 

cinéraires ; heureux si nous pouvons 
dans nos recherches découvrir quelque 
inscription qui conserve un trait sail- 
lant d'amitié, d'amour, de piété filiale ! 
heureux si nous pouvons sauver quel- 
ques noms respectables menacés del'ou- 
bli, et les offrir, dignes tributs, à la 
méditation du philosophe , à Timpa- 
tiente ardeur de la jeunesse , aux sou- 
venirs du sage ! 

Je me levai pour contempler de plus 
près ces ruines antiques , et je parvins 
à celles qui annonçaient encore l'exis- 
tence d'un temple circulaire dont les 
débris recouvraient de riches monu- 
ments funèbres. Derrière ces débiùs 
un grand obélisque était encore de- 
bout; ses quatre faces étaient recouver- 
tes d'hiéroglyphes : elles tenaient lieu 
de sentences ; et celles de la première 
face pouvaient s'interpréter ainsi : 



8 SONGE 

« Justice impassible , généreuse éco- 
nomie, sont les soutiens des empires. » 

Ces mots étaient exprimés par une 
épée droite surmontée d'une couronne , 
et par des balances appuyées sur un 
coffret gardé par un chien et un ser- 
pent. 

Plus bas je lus par d'autres signes 
inscrits dans un carré : Au divin Jules 
César^ toujours auguste^ souverain du 
monde ^clément autant que courageux^ 
les Egyptiens reconnaissants. 

Les signes étaient un œil, deux épis , 
un sabre, deux fléaux, un globe mi- 
céleste et mi-terrestre , à côté d'ungou- 
Ternail ; un vase , une patere , deux ci- 
cognes,six médailles arrangées en cercle, 
le petit modèle d'un temple ouvert, et 
deux plombs perpendiculaires. 

Sur la face droite je remarquai cet 
emblème ingénieux , un caducée entre 



DE POLIPHILE. 9 

deux vases , l'un rempli d'eau , l'autre 
de feu ; puis en haut une fourmi crois- 
sant en grosseur jusqu'à celle de l'élé- 
phant ; au-dessous un éléphant décrois- 
sant jusqu'à la fourmi; ce que j'inter- 
prète ainsi : 

« Par la paix et l'union les petits 
établissements s'agrandissent;les grands 
sont détruits par la discorde et par la 
guerre. » 

Sur la face gauche je traduisis les 
signes suivants , un aigle fièrement per- 
ché sur une ancre de navire , un guer- 
rier se reposant sur des trophées , et re- 
gardant avec attention un serpent qu'il 
tient dans sa main : 

« Sans la discipline militaire point 
de force et point d'empire. » 

La quatrième face représentait un tro- 
phée sur des palmes croisées , avec des 
cornes d'abondance ; à la gauche du 



lo SONGE 

champ un œil; à droite une comète. 

Explication : 

« Victoire du divin Jules César. » 
Je décliiffraiune inscription mutilée, 
gravée sur les débris d'une frise, et j'y 
lus au-dessous de la dédicace d'usage 
aux dieux infernaux cette autre in- 
scription : 

CadAVERIBUS AMORE FURENTIUM Mî- 
SERABUNDIS POLYANDRIUM , AllX res- 
tes des malheureuses 'victimes d'un 
am.our déréglé. 

Six colonnes de porphyre portant une 
coupole recouvraient une ouverture 
circulaire faite au pavement , et com- 
muniquant à un caveau souterrain, dans 
lequel je voulus descendre ; je n'y par- 
vins qu'avec beaucoup de peine au mi- 
lieu des décombres ; les restes d'un pe- 
tit escalier à vis que je trouvai encore 
subsistants m'y conduisirent cepen- 



DE POLIPHILE. II 

dant ; et après que mes yeux se furent 
faits à cette obscurité , je distinguai une 
chapelle circulaire dont la voûte était 
soutenue par six colonnes de granit 
gris , chacune d'un seul bloc. Un autel 
occupait le milieu ; il était creux , re- 
couvert d'un grillage , et une porte pra- 
tiquée au - dessous semblait destinée à 
introduire le feu pour consumer la vic- 
time et recevoir ses cendres : je le jugeai 
ainsi parceque les parois étaient encore 
noircis par la fumée. 

Sur cet autel de basalte et de fer je 
lus distinctement cette inscription: Au 
sombre Pluton , à sa chère Proserpine^ 
et à Cerbère. Autour de cet autel plu- 
sieurs sièges de marbre étaient symmé- 
triquement rangés ; sans doute c'était 
ceux des juges inflexibles devant qui 
sont dévoilés tous les replis du cœur 
des perfides humains : trop rarement 



la SONGE 

hélas ! ces mêmes juges récompensent 
et publient les vertus modestes et ca- 
chées de l'homme de bien. 

J'apperçus encore une tribune bien 
conservée , dont la voûte était peinte en 
mosaïque d'une très belle exécution : 
je m'approchai, et je vis qu'elle repré- 
sentait une grotte immense et ténébreu- 
se , creusée au milieu de rochers d'une 
énorme profondeur ; un pont était sus- 
pendu au-dessus de cet abyme. 

La moitié de cette grotte était de fon- 
te enflammée, semblable à celle qui coule 
d'une forge; l'autre était un glacier dont 
l'aspect seul faisait frissonner; en sorte 
que d'un côté le pont était menacé d'un 
horrible incendie, de l'autre une mer 
glacée vous offrait la solitude et la mort ; 
on croyait entendre d'une part les 
éclats de la foudre grondante , de l'autre 
le souffle desséchant des aquilons , et le 
sifflement des fils de Borée. 



DE POLIPHILE. i3 

Du côté de la mer de feu , dans le 
creux d'une roche et derrière une grille 
rougie se montrait le terrible Cerbère 
avec ses trois têtes qui laissaient échap- 
per une écume brûlante ; son poil noir 
hérissé se dressait en mèches alongées 
que terminaient des têtes de vipères. 

Sur les rives glacées on voyait Tisi- 
phone , à la voix menaçante , appeler 
à grands cris les âmes malheureuses qui 
du haut du pont se précipitaient dans 
l'abyme ; elles y trouvaient l'inflexible 
Mégère qui les forçait de gravir à tra- 
vers les rochers aigus pour retourner 
d'où elles venaient ; mais à peine arri- 
vées et cherchant le repos dans quelque 
antre profond, elles rencontraient^/ec- 
to , la cruelle Alecto , digne sœur des 
Furies , lîlle d'Achéron et de la Nuit , 
qui , armée d'unfouet de serpents , pour- 
suivait ses victimes , les harcelait , les 

2. 2 



i4 SONGE 

forçait de remonter sur le pont où elles 
se pressaient avec fureur pour éviter ses 
coups ; et quand l'infernale déesse ne 
pouvait les atteindre à son gré , elle sé- 
parait le pont en deux de ses terribles 
bras, et, le renversant avec bruit, préci- 
pitait ces âmes fugitives ou dans la mer 
glaciale, ou dans le gouffre opposé. 

Les tons de cette peinture étaient si 
vrais et les expressions si fortes, qu'il 
était impossible de la regarder long- 
temps sans être affecté d'une vive dou- 
leur. 

Parmi ces figures les unes se bou- 
chaient les oreilles pour ne pas enten- 
dre au moins tant de cris lamentables ; 
les autres se couvraient les yeux pour 
n'être plus tourmentées de la vue de tous 
ces monstres qui les remplissait d'ef- 
froi : la pâleur des uns transis et glacés; 
les autres ardents , desséchés par le feu, 



DE POLIPHILE. i5 

ne respirant qu'une vapeur brûlante ; 
d'autres , joignant les mains , se mor- 
dant les bras, ou déchirant leurs flancs, 
exprimaient les souffrances cruelles que 
le génie du peintre avait , par un art 
admirable , trop bien rendu pour tout 
spectateur sensible et compatissant, i 

J'observai parmi ces groupes deux 
avares , qui , descendus au royaume de 
Pluton et tenant encore la clef de leur 
trésor, étaient transportés d'admiration 
à la vue d'un lac d'or; ils y portent leurs 



(i) J'ai annoncé dans la notice prélimi- 
naire que les premiers artistes de la re- 
naissance avaient beaucoup puisé dans les 
descriptions du Songe de Poliphile. Ne 
croit-on pas voir eu effet une partie de 
ce terrible tableau du jugement dernier, 
si savamment exécuté par Michel Ange, à 
Rome , dans la chapellf Sixtine ? 



i6 SONGE 

mains avides , mais le métal est en fu- 
sion , et leurs bras sont aussitôt des- 
séchés. 

L'un d'eux désespéré, éprouvant la 
soif de Tantale, se précipite au milieu 
du lac bouillant, qui, ne pouvant rien 
souffrir d'impur , s'émeut, écume, et 
rejette au loin le squelete animé. 

Je vis l'ambitieux gravir avec peine 
au sommet d'un rocber pointu : il do- 
mine un moment, croitjouir, et n'ap- 
perçoit que des dangers ; le souffle im- 
pétueux des intérêts contraires l'ont 
bientôt précipité dans l'abyme , où il 
rugit de désespoir, étendant encore les 
bras vers la place qu'il n'occupa qu'un 
moment sur ce pic élevé. 

Plus loin, le jaloux inquiet , assiégé , 
tourmenté par son ombre, et trouvant 
des rivaux par-tout où il voit des fan- 
tômes. 



DE POLIPHILE. 17 

Ailleurs l'égoïste , l'indifférent glacé , 
fermant son cœur à la pitié pour s'en- 
fermer seul , et se placer devant un mi- 
roir , où il ne voit que lui-même , et 
craint cependant que la glace perfide 
n'offre à ses regards uu frère qui lui 
serait odieux. 

Tout près , un Sybarite efféminé , 
enchaîné sur un lit de roses , entre la 
Paresse et la Volupté; languissant il gé- 
missait , et n'avait cherché sur la terre 
que plus de mollesse encore. En vain et 
d'une voix défaillante il invoquait ie 
repos , le sommeil et l'amour ; le repos , 
le sommeil et l'amour n'habitent point 
cette partie des sombres bords. 

Mais je frémis à l'aspect du joueur 
effréné qu'assiègent et tourmentent sans 
cesse ces muets personnages au milieu 
desquels il a passé sa vie pour le mal- 
heur de sa famille. 

2. 



i8 SONGE 

Ces rois , ces reines , ces valets , de- 
venus colossaux , animés et furieux , 
l'obsèdent jour et nuit : il cherche en 
vain le sommeil ; ces douze vampires 
l'entourent et le pressent deux à deux , 
quatre à quatre; lui disent, en heur- 
lant, Nous voilà, il nous faut des tré- 
sors ; malheureux ! où donc sont - ils ? 
Cherche de l'or, tu ne dormiras point; 
de l'or, encoi'e de l'or : vainement il 
cherche, il n'entend que ces mots, de 
Vor , de l'or : il fuit , il se retourne , et 
ses enfants lui crient , du pain , hélas ! 
du pain ! . . . 

Ici Apicius étouffe ; il détourne la 
tête de ces mets entassés : on le force à 
manger ; il faut qu'il boive encore mal- 
gré lui ; il boit, il mange; il mange et 
boit toujours , et prie en vain les dieux 
de lui accorder pour toute faveur les 
tourments de la faim. 

Je ne pouvais me lasser de considé- 



DE POLIPHILE. 19 

rer cet immense tableau dans son en- 
semble et dans ses détails ; j'avais déjà 
lu au milieu une inscription qui disait : 

'< Cette flamme éternelle est aussi le 
tourment réservé aux amants qui ont 
fait éprouvera leurs amantes fidèles les 
fureurs de la jalousie, 

« La mer glacée sera la punition de 
ceux qui n'ont répondu à une flamme 
pure et sincère que par les froideurs de 
l'indifférence, 

» Les uns et les autres jugeront des 
tourments qu'ils ont fait souffrir à leurs 
victimes. » 

Je lus ailleurs cette autre épitapbe 
sur un petit autel dédié aux dieux in- 
fernaux : 

« Apprends ici, voyageur , que Leo- 
dia Publia ayant méprisé les ordres de 
l'Amour, s'en est punie elle-même par 
un fer homicide. » 

Sur un sarcophage que couronnait 



20 SONGE 

un yase de marbre, et sur lequel je re- 
marquai d'un côté la lettre D et un mas- 
que , et de l'autre la lettre M et un au- 
tre masque , je pus lire encore : « A An • 
nira Pucilla^ fille d'un courage héroï- 
que , comparable à Didon , ses parents 
affligés. » 

Je lus aussi sur une superbe table de 
porphyre : « Au gladiateur que j'ado- 
rai , moi , FausLine Augusta , ai fait 
ériger ce monument et fonder un sacri- 
fice pour me rendre les dieux infernaux 
favorables. » 

La sculpture d'un bas- relief attira 
mes regards : elle représentait un sacri- 
fice ; un vieillard posait sur un autel la 
tête d'un bouc sauvage; un faune jouait 
de la double flûte ; un autre faisait des 
libations sur l'autel avec une amphore, 
et deux femmes , dont l'une était nue , 
et l'autre drapée, conduisaient un petit 



DE POLIPHILE. 21 

satyre ; elles portaient aussi des fruits 
dans une corbeille, et tenaient un flam- 
beau renversé; on lisait sur l'autel : 

« A Valeria, la plus aimable de toutes 
les femmes , adieu. » 

Sur une antre grande inscription , 
au sommet de laquelle étaient sculptés 
un aigle et deux petits dauphins, on li- 
sait cette espèce de dialogue : 

«Approche, passant, et discourons 
ensemble. J'ai vécu sans amour, hélîs ! 
et je meurs malheureuse ; j'ai descen- 
du sous cette tombe éprise des charmes 
du plus beau des Romains. 

« Tu as donc aimé , fille infortunée ? 
— Quand j'aimai , trop tard , hélas ! l'in- 
grat, que j'avais si long-temps rebuté, 
méprisa mon amour. — Que puis - je 
donc pour toi ? Vas disant par la ville à 
tes amis , à tout le monde , aux indif- 
férentes sur - tout , que la Romaine 



22 SONGE 

Nœvia est morte pour le crnei PrO' 

cnltts ; cela me suffira. Adieu. « 

Plus loin, la mort de Didon était 
représentée sur une mosaïque très dé- 
gradée ; il ne restait qu'une partie de 
l'inscription qui rappelait la mort de 
cette reine malheureuse, à -peu -près 
dans ce sens : 

« Passant, donne quelques larmes à 
cette reine qui fut obligée de se punir 
pour avoir donné l'hospitalité à l'étran- 
ger fugitif qui méprisa son amour. » 

Sur le socle d'un vase de belle forme 
on lisait encore : 

«Il n'y a rien de plus sûr que la mort.» 

Une longue inscription grecque, gra- 
vée sur une table de bronze , m'apprit 
l'histoire de deux amants que je vais 
raconter. 

« La jeune et sensible Leontia , 
éprise en son printemps pour le jeune , 



DE POLIPHILE. 23 

le beau , l'illustre Lollius , avec lequel 
un père barbare refusait obstinément 
de l'unir , osa se dérober au toit hospi- 
talier qui protégea son enfance : le con- 
stant Lollius la suivit; mais las ! bien- 
tôt assaillis par des voleurs dans la fo- 
rêt confidente de leurs premiers plai- 
sirs, ils furent vendus à des pirates qui 
les emmenèrent à leur bord pour en 
faire des esclaves. Le courageux Lollius, 
profitant d'une nuit calme pendant la- 
quelle les pirates fatigués se livraient 
aux douceurs du sommeil, saisit le poi- 
gnard de l'un d'eux , et leur donna la 
mort. Il délivra Léontia de ses chaînes ; 
mais une effroyable tempête survint , 
et le vaisseau brisé contre un rocher 
consacré à Neptune se dispersa , vo- 
guant en éclats sur la mer en courroux. 
Après avoir pris un moment de repos , 
et fait au dieu terrible des mers sur ce 



24 SONGE 

rocher fatal et protecteur une libation 
d'eau salée , Lollius apperçoit de loin 
le rivage , et l'espérance renaît en son 
cœur magnanime. Ne crains rien, Léon- 
tia, dit -il tendrement ; assis - toi sur 
mon dos , comme Arion de Lesbos ja- 
dis placé sur un dauphin le charmait 
au doux son de sa lyre ; que les accents 
de ta voix raniment à l'instant mes forces 
abattues ; traversons cette mer devenue 
plus tranquille. Ils s'élancent ; et la 
craintive Léontia tremblait en voulant 
rassurer son amant généreux. Couvre- 
moi de tes baisers , lui disait-il gaiement; 
ils me rendront plus fort , tu seras plus 
légère. 

« Ils touchent le rivage épuisés de fa- 
tigue , encore soutenus par l'amour ; 
mais voici qu'un lion se piésente , un 
lion rugissant , altéré , et qui venait 
chercher sa pâture accoutumée,les corps 



DE POLIPHILE. 25 

des malheureux naufragés que les flots 
roulent sur le rivage après la tempête. 

« Les deux amants le voient et sont 
glacés d'effroi : Mourons unis, s'écrient- 
ils ; et soudain dans leurs bras enlacés 
ils se serrent en criant à genoux. Mons- 
tre affreux, ne nous désunis pas, de- 
vore-nous tous deux ensemble; ta part 
sera meilleure, et notre sort moins cruel! 
Le lion rugit, il va s'élancer ; mais , ô 
pouvoir de l'amour! il s'arrête, et fait 
succéder à ses regards terribles un re- 
gard généreux ; il hésite un moment , 
recule, et , détournant sa marche , les 
délivre du dauger de sa présence, mais 
non encore de celui du trépas. 

« Lollius, en parcourant le rivage, 
trouve une frêle barque avec un seul 
aviron que la tempête avait aussi reje- 
tés sur le sable ; il la remet à flot , et dit 
à son amie : Confions-nous encore aux 
2. 3 



26 SONGE 

hasards de la mer ; nous trouverons 
peut-être sur quelque plage voisine des 
secours que nous cliercberions vaine- 
ment sur ces rives sauvages. Ils partent ; 
et durant trois jours voguant sur la sur- 
face de l'onde , tantôt pilote, et tantôt 
passager , Lollius et Léontia travaillant, 
se reposant tour-à-tour, trompant par 
la santé, par la jeunesse , par le cou- 
rage , la faim qui les presse , ne vivent 
plus que de baisei'S , d'espérance , et 
d'amour. Epuisés ils succombent , se 
tiennent embrassés, et meurent en di- 
sant, Lollius, Léontia^ je t'aime. 

« Un pêcheur , trop tardif, hélas ! a 
trouvé dans la barque où gissaient leurs 
corps entrelacés , unis , inséparables , 
leur histoire gravée par la main défail- 
lante de Lollius sur cette même bar- 
que, seul témoin de leur détresse : il a 
conservé pieusement leurs restes, et les 



DE POLIPHILE. 27 

a renfermés dans cette urne sainte, qu'il 
a souvent arrosée de ses larmes ; car il 
était jeune, il avait une amie ; sa piété 
consacra ce monument de l'infortune 
et de l'amour aux dieux infernaux. 

« Passant, souviens-toi de ces amants, 
trop cruellement punis peut-être; plains 
leur malheur. Adieu. » 

Près de là je trouvai un autel carré 
couronné d'une espèce de chapiteau; 
j'y lus cette autre inscription : 

« Caiiis l'ibius , adolescent , vio- 
lemment épris d'amour pour la belle 
PutiliaSextia^ qui lui pi'éférauu autre 
amant et lui donna sa main , furieux , 
s'est donné la mort : il a vécu 19 ans , 
2 mois , et 9 jours. >- 

Sur uu beau fragment de porphyre 
était sculptée l'ostéologie de deux tètes 
de cheval ; des rubans qui y étaient 
attachés soutenaient des rameaux de 



28 SONGE 

myrte agréablement enlacés ; je n'y pns 
lire que ces trois mots : 

A Timocure Larcie ^ Diane.., 
le reste était brisé. 

Un cippe voisin portait cette antre 
espèce d'énigme,jen delà nature, qu'elle 
seule peut expliquer par un phénomène 
assez rare , mais qui n'est pas sans 
exemple. 

« Lyndia 7«5/«s, jeune fille et jeune 
garçon ; ici seul je repose pour avoir été 
tousles deux, n'étant ni l'un ni l'autre : 
j'ai préféré la mort. 

« Si tu m'as deviné il suffit. Adieu. » 

Le nombre de ces tombeaux était 
immense , et j'en découvrais toujours 
quelques uns qui piquaient ma curio- 
sité: tous étaientde formes variées; cer- 
tains avaient été enrichis de colonnes 
dont les débris se voyaient renversés. 

Je regardai dans un grand sarco- 



DE POLIPHILE. 29 

phage brisé qui n'avait point d'inscrip- 
tion; j'y trouvai des habits funèbres et 
de riches brodequins pétrifies : je com- 
pris par-là que ce tombeau était fait de 
pierre absorbante des carrières de Troie 
en Asie , et qu'il avait pu renfermer 
le corps du grand roi Darius, 

A côté il y en avait un autre de por- 
phyre, dont le couvercle, enferme de 
toit, était enrichi d'écaillés sculptées ; on 
lisait sur la plus large face : 

« Publia Cornelia Ajinia , par un 
rare exemple d'attachement conjugal , 
ne pouvant et ne voulant survivre à 
son époux , après avoir vécu vingt ans 
avec lui sans que le moindre nuage ait 
troublé leur union, a résolu de le suivre 
vivant au tombeau ; elle a ordonné à ses 
amis et à ses domestiques de faire sur 
ce monument un pompeux sacrifice à 
Pluton et à Prosei'pine , de parer le 
3. 



3o SONGE 

cercueil de roses , et de faire chaque an- 
née un repas funèbre en mémoire de 
cet hymen jadis si fortuné ; pour en 
donner les moyens un testament à 
légué dix fois dix sesterces ' . Adieu. 
Plus loin, sous un lierre antique et 
touffu, était un beau coffre de pierre 
aussi fine et aussi blanche que l'ivoire , 
dont la plus grande partie était parfaite- 
ment polie et bien conservée; il était cou- 
vert d'hiéroglyphes , et encore fermé. Je 
regardai par une petite fente qui était au 
couvercle , et j'appercus dans l'intérieur 



(i) Le petit sesterce valait environ 2 
sous de notre monnaie, ce qui, suivant 
ce calcul, n'aurait fait que loliv.; mais 
comme le grand sesterce en comprenait 
mille petits, et valait environ loi liv. 17 
sous , cent sesterces de cette valeur au- 
raient fait une somme d'environ 10,200 1. 



DEPOLIPHILE. 3i 

deux corps sains et entiers ; je jugeai 
donc que ce tombeau était de pierre 
cheinite^ qui a la propriété de conseï'- 
ver les corps ; il renfermait aussi plu- 
sieurs urnes , phioles , et amphores de 
terre cuite , et de verre ; quelques pe- 
tites figures dans le rite égyptien, et une 
lampe antique de bronze, attachée au 
couvercle avec une chaîne , et qui brû- 
lait encore. Deux couronnes, qui me pa- 
rurent d'or, étaient à côté de la tête de 
chaque personnage , mais la fumée de 
la lampe les avait beaucoup noircies. 
J'expliquai ainsi les hiéroglyphes : 

'< La mort prompte et cruelle qui n'é- 
pargne personne a réuni dans ce tom- 
beau deux personnages qui l'étaient déjà 
par l'amitié la plus vive , la plus tendre, 
et la plus pure. » 

La diversité de ces inscriptions m'ex- 
citait de plus en plus à en découvrir de 



32 SONGE 

nouvelles : l'histoire des deux amants 
morts ensemble étroitement embrassés 
sur la mer orageuse m'avait singuliè- 
rement intéressé. Je retrouvai sur une 
autre pierre une histoire également tou- 
chante. La voici : 

«Approche, lecteur compatissant; 
ce monument t'appelle, il réclame ta 
pitié : vois comment finissent quelque- 
fois les plaisirs de la vie. 

» Ci- dessous est la cendre de deux 
amants l'un et l'autre épris d'une pas- 
sion violente , et qu'ils ne pouvaient 
satisfaire en liberté : ils se réunirent 
dans les ruines d'un temple antique con- 
sacré à Vénus , croyant cette retraite fa- 
vorable à leurs désirs. 

« A peine ils y jouissaient du charme 
d'être ensemble que la belle Lapiclla 
apperçut au sommet d'un vieux mur 
un serpent qui les menaçait tous deux 



DE POLIPHILE. 33 

de son dard , de ses regards perçants. 

« Fuyons, mon cher Chrysantes, s'é- 
cria-t-elle , et vois ce monstre affreux. 
Comment nous échapper ? si nous re- 
muons il va fondre sur nous. Chry- 
santes l'appercevant à son tour , fut 
glacé de terreur, et dit à son amie, Leve- 
toi doucement, et fuis, ma chère Lapi- 
dia;je resteici pour combattre le mons- 
tre ou pour assouvir sa fureur. A peine 
Lapidia tremblante était séparée de son 
ami que le dragon fond sur lui et l'en- 
veloppe de ses noeuds horribles qu'il 
double et resserre en sifflant avec rage; 
il le saisit à la gorge ; et Lapidia , amante 
malheureuse , vit le danger que courait 
son cher Chrysantes. 

'< L'amour donne des forces et du cou- 
rage. Lapidia arme son bras d'une forte 
branche, et courant droit au monstre , 
frappe; il détourne la tête , elle redou- 



34 SONGE 

ble avec fureur : coup fatal ! c'est sur 
son cher Chrysantes qu'il porte; elle le 
voit tomber, il est mort, 

« Malheureuse ! qu'ai-je fait ? s'éci'ie- 
t-elle, remplissant Tair de ses ci'is, elle 
resaisit l'arme fatale ; et cette fois , gui- 
dée par la vengeance , .le serpeut ne 
peut échapper à ses coups ; il a beau 
la menacer de son dard de feu , de sa 
gueule effroyable , il demeure étendu 
aux pieds de la victime qu'il tenait en- 
core enveloppée ; et Lapidia se jette sur 
le corps expirant de son amant , malgré 
ces noeuds affreux qu'il lui est impos- 
sible de défaire. 

« Ne pouvant se résoudre à l'aban- 
donner , elle charge sur ses épaules ce 
corps sanglant , le traîne à la ville ; et 
là , montant sur la tribune au milieu de 
la place , y dépose le corps de Chrysantes 
et celui du monstre effroyable qui le 



DE POLIPHILE. 35 

tient encore enlacé , s'accuse devant le 
peuple qui court eu foule à ce spectacle, 
horrible sans doute, mais nouveau, et 
qui suffit à sa curiosité. 

« Lapidia appelle et s'écrie : J'ai tué 
Chrysantes , moi Lapidia , moi son 
amante ; je me dévoue aux dieux infer- 
naux en expiation de mon crime, je le 
dois , puis se frappe et meurt en pro- 
nonçant le nom de Chrysantes. 

« Passant , donne des larmes à leur 
mort malheureuse , et ne maudis pas 
cette amante. » 

J'aurais pu lire encore un grand nom- 
bre de ces inscriptions funéraires dont 
le sol était jonché ou qui restaient en- 
core adossées à quelques piliers ; mais 
j'étais impatient de rejoindre Polia qui 
était restée près du rivage , et de laquelle 
je m'étais insensiblement éloigné. Je 
dirigeais vers elle mes pas empressés , 



36 SONGE 

lorsque je heurtai du pied le couvercle 
d'un petit sarcophage presque enterré ; 
la pierre se renverse, et me laisse apper- 
cevoir dans l'intérieur un joli vase d'une 
conservation parfaite : je le retire aussi- 
tôt avec une extrême précaution du sar- 
cophage qui l'avait si bien préservé des 
ravages du temps ; sa hauteur n'excé- 
dait pas deux palmes ; la matière était 
de cette terre fine , légère et d'un ton 
rougeâtre , que les anciens savaient tra- 
vailler d'une manière si précieuse , sur- 
tout dans les fabriques de Noia ; sa forme 
était parfaite ; c'était celle d'un œuf ou- 
vert et évasé dans son extrémité supé- 
rieure : l'artiste avait tellement suivi 
ce modèle donné par la nature , que le 
couronnement, porté sur un col rétréci, 
paraissait formé de la calotte renversée 
de ce même œuf, tandis que j'en re- 
trouvais la pointe sous le pied du vase 



DE POLIPHILE. 37 

en le soulevant ; deux anses tournées 
en forme de nattes l'accompagnaient 
avec grâce ' . Un vernis noir du plus 
beau poli remplissait les champs du 
fond rouge de la terre , où l'artiste 
avait tracé des ornements d'un goût 
exquis , et sur-tout des peintures d'un 
prix inestimable. Mon cœur battait de 
joie : je ne pus résister au désir de faire 
à Polia l'hommage de ma découverte ; 
je plaçai doucement le vase sur mon bras 



(i) Ce vase est du genre de ceux qu'on 
nommait hjdria , c'est-à-dire propre à 
conteuir de l'eau. 

On y mettait aussi de l'imile; d'autres 
fois ils servaient 'de prix dans les jeux ; 
plus ordinairement ils faisaieut l'orne- 
ment des festins , ou , exposés sur des 
buffets , ils étaient comptés entre les ri- 
ches ustensiles d'une maison. 

2, 4 



38 SONGE 

replié , et le soutenant par l'une de ses 
anses je courus le lui présenter. Quel 
trésor m'apportez- vous , me dit cette 
beauté divine , et par quel miracle ce 
chef-d'œuvre de l'art s'est -il conservé 
an milieu de tant de débris ? Ah ! lui 
dis-je, c'est sans doute un présent que 
Minerve voulait faire à Polia ; c'est un 
prix qu'elle décerne à son respect pour 
la vénérable antiquité. Il est vrai, re- 
prit Polia , je n'ai jamais pu voir sans 
admiration le travail des anciens dans 
ces sortes d'ouvrages grecs , que l'on 
appelle souvent mal- à -propos vases 
étrusques ; quelques noms grecs y sont 
d'ailleurs inscrits ; lisons : 

0H2ETZ innOATTH AEINOMAXH 
Thésée. Hippolyte. Deïnomaché. 

La forme de ces caractères se rapporte , 
ainsi que le style épuré du dessin , aux 



DE POLIPHILE. 39 

beaux jours de la Grèce, vers le siècle 
d'Alexandre. 

On eût encore reconnu le sujet histo- 
rique sans le secours de ces noms : c'est 
Thésée qui combat cette superbe reine 
des Amazones , jalouse amante armée 
contre un infidèle. Hélas ! elle reçoit 
elle-même le coup mortel qu'elle lui 
destinait ! sa tête se penche sur sa poi- 
trine ; la mort est déjà dans ses traits ; 
le coup de sa longue lance va se perdre 
sur le bouclier du héros : il est à pied 
dans la plus fiere attitude ; etie cour- 
sier de l'Amazone se cabre devant lui. 
Deinomaché , compagne d'Hippolyte , 
est accourue à sa défense ; elle ajuste 
une flèche sur son arc redoutable ; son 
pied levé , sa jambe raccourcie, attestent 
la vigueur du coup qui va partir: vains 
efforts ! elle ne peut que venger son 
amie ; scène à la fois terrible et tou- 



40 SONGE 

chante , où la vengeance de l'amour 
trahi , l'amitié fidèle , le courage hé- 
roïque , sont portés à la plus sublime 
expression. Quel art ! quel sentiment 
profond n'a pas guidé la main de l'ar- 
tiste dans cet admirable dessin ! Vois-le 
tracer avec rapidité sur l'argile encore 
molle ces traits fins ou nourris que le 
pinceau transmet à la matière : la main 
qui le dirige avec tant d'habileté déter- 
mine et fixe à jamais le contour de ces 
formes , où brille une beauté plus qu'hu- 
maine, dont le type est une idée sublime. 
B.ien de plus beau , de plus noble, de 
plus animé que ce Thésée ; son corps 
est nu, suivant le costume héroïque ; sa 
tète est seulement couverte d'un casque 
élevé à crinière flottante ; un baudrier 
qui traverse sa large poitrine suspend 
le glaive qui s'accole à son flanc ; l'ar- 



DE POLIPHILE. 41 

Amazone est une longue pique qui va 
percer ce cœur plein de colère et de dé- 
dain, autrefois plein d'amour; sa jambe 
droite étendue en arrière marque l'élan 
qu'il a pris , tandis que tout son corps 
repose sur la gauche. Cette sublime atti- 
tude d'un héros combattant à pied con- 
tre un cavalier terrible méritait d'être 
transmise au marbre, et de former seule 
un chef-d'oeuvre de l'art ' . Mais je te 
vois , cher Poliphile , trop profondé- 
ment affecté de l'expression que l'artiste 
a su donner à cette reine infortunée; lu 
ne m'entends plus, et je chercherais en 
vain à fixer ton attention sur le costume 
curieux des deux guerriers , et dont ce 
tableau est peut-être la seule tradition 

(1) Elle se retrouve dans la belle figure 
connue sous le nom du Gladiateur de la 
ville Borghese. 

4. 



42 SONGE 

depuis que le temps destructeur a dé- 
voré les fameuses peintures du Pœcile 
d'Athènes. 

Je veux pour te distraire te faire re- 
marquer sur ce vase pi-écieux une autre 
peinture plus faite pour plaire à deux 
amants fidèles. 

Puis-je me lasser de t'entendre, 6 ma 
divine amie ! les Muses ont orné ton 
esprit, et l'Amour lui-même , ce dieu 
plus éloquent que Mercure , met dans 
tes discours ua charme inexprimable. 
Polia sourit et continue : Lisons encore 
les noms de ces trois personnages: 

nOAITE2 -^TAONOH AEINOMAXH 
Politès. Phylonoé. Deïnomaché. 

Ces noms sont moins fameux ; mais 
sans doute ce sont les noms de deux 
jeunes amants et d'uue tendre mère : il 
est touchant de les voir arriver jusqu'à 



DE POLIPHILE. 43 

nous à travers les siècles. Ah ! c'est 
peut-être un ordre du destin de les faire, 
revivre et de les honorer. Le souvenir 
d e ce qui est généreux et bon , tu le vois , 
ô Poliphile ! es t impérissable ; un respect 
religieux se fait sentir à l'aspect de cette 
scène touchante. Ce beau jeune homme 
vêtu simplement de la chlamyde, ap- 
puyé sur un long bâton , et le pétase* 
rejeté sur son épaule, se présente avec 
cettejoie modérée qu'inspire l'approche 
des mystères ; il vient recevoir sa jeune 
épouse : la mère , qu'on reconnaît si bien 
à sa noblesse , à ce mouvement plein d'af- 
. fection, lui présente la coupe solennelle, 
cérémonie si révérée dans l'antiquité.... 
Je vois, dis-je en interrompant Polia , 
la jeune épouse dans Phylonoé ; son 

(i) Chapeau à larges bords, de la forme 
des nôtres. 



44 SONGE 

front TJrginal est paré d'une bandelette 
ornée de palmettes, et surmontée de 
rayons ; son attitude respire la pudeur 
et la grâce la plus naïve ; ses regards 
baissés, le mouvement de ses mains qui 
rassemblent son manteau autour d'elle , 
font sentir combien elle est profondé- 
ment émue ; son ame étonnée s'ouvre 
aux premières impressions de l'amour. 
Telle je te vis , à ma Polia ! modèle des 
grâces , en présence de la prêtresse de 
Vénus , quand elle te demanda le ser- 
ment sacré. O moment plein de char- 
mes] source de félicité! quel pinceau 
digne d'un si bel emploi en conservera 
le souvenir ? Eh bien ! reprit Polia , que 
ce vase précieux en devienne lui-même 
le monument ! que Minerve le préserve 
àjamais de tout accident I et que succes- 
sivement défendu par des mains amies 
des arts il fasse les délices d'une longue 



DE POLIPHILE. 45 

suite d'admirateurs heureux de le pos- 
séder, plus heureux s'ils en apprécient 
dignement comme nous le prix et les 
beautés ! ' 

Ainsi parlait la belle Polia , et je re- 
cueillais avec avidité les paroles qui sor- 
taient de sa bouche , lorsque j'appercus 
l'Amour radieux voguant sur une bar- 
que légère , et qui allait aborder de notre 
côté. L'éclat de sa beauté m'éblouit, et 
je fus obligé de porter un instant la main 



(i) Jusqu'à présent le vœu de Polia n'a 
pas été stérile. Ce vase précieux , retrouvé 
en Italie par l'éditeur actuel du Songe 
DE PoLiPHiLE , est devenu l'un des ob- 
jets les plus précieux du cabinet de cet 
amateur : ce petit monument vient d'être 
illustré par deux dissertations très détail- 
lées ; l'une du professeur Mdlin , l'autre 
du savant Visconti. 



46 SONGE 

sur mes yeux brûlés de sa Inmiere. Je 
ne pouvais me lasser d'admirer ses che- 
veux blonds et si légèrement bouclés , 
ses yeux doux, mais vifs et perçants , ses 
joues parées de couleurs si vermeilles , 
que la plus belle des roses eût perdu 
son éclat en se plaçant à côté : son corps 
était d'une blancheur qu'on ne pouvait 
fixer long-temps ; et deux ailes purpu- 
rines , glacées d'azur et d'or , effaçaient 
les brillantes couleurs que le col du lier 
oiseau de Junon présente aux rayons 
naissants du soleil. 

Nous restâmes long-temps inclinés , 
Polia et moi : il s'approcha , et je vis 
avec quel plaisir il considérait les at- 
traits de ma chère Polia. 

Nous entendîmes bientôt cette voix 
divine qui d'un mot dissipe les orages , 
calme les tempêtes , et peut à son gré 
troubler ou rassurer l'univers ; cette 



DE POLIPHILE. 47 

▼oix qui sur -tout sait si bien se faire 
entendre aux cœurs. 

Belle Polia , et toi , Poliphile , nous dit- 
il , amants soumis depuis long- temps 
au culte de la déesse de la beauté , et 
qui venez de faii'e profession dans son 
temple; vos prières sont parvenues jus- 
ques aux pieds de l'imniortelle : ma mère 
consent à exaucer vos vœux; elle m'a 
chargé de vous faire connaître son em- 
pire : je vous prends donc sous ma 
pi'Otection ; entrez dans ma nacelle ; 
ne craignez rien; quoiqu'elle soit dia- 
phane , elle brisera les rochers qu'elle 
pourrait rencontrer , nul ne saurait 
l'entamer; je serai moi-même votre 
pilote : rassurez-vous ; tout enfant que 
je vous parais , j'ai tant navigué que j'ai 
beaucoup d'expérience. 

Nous nous lançons dans la barque, 
où nous appercùmes six belles nymphes 
agitant leurs avirons. 



48 SONGE 

Cette jolie nacelle, formée d'un nau- 
tile de crystal , était parfumée d'unemix- 
tion qui exhalait une odeur si suave , que 
le zéphyr venait souvent en emprunter 
des parcelles pour les rendre aux fleurs 
dont il est le plus amoureux , et ces 
fleurs innocentes s'épanouissaient sans 
défiance au souffle de l'inconstant. 

Les nymphes qui nous servaient de 
rameurs, vêtues avec élégance et légè- 
reté, dessinaient parleurs mouvements 
les plus souples contours à travers l'é- 
toffe transparente de leur tunique ; le 
vent agitait doucement des cheveux d'or 
oud'ébene, qui voltigeaient à son gré, 
et venaient de temps en temps caresser 
leur sein d'albâtre ; leurs bras soule- 
vant l'aviron léger se déployaient avec 
grâce : elles s'appelaient en folâtrant. 
Je ne retins que les noms des deux pre- 
mières ; elles se nommaient Mystère et 
Volupté. 



DE POLIPHILE. 49 

L'Amour, voulant aller plus vite , se 
plaça bientôt sur la poupe , et là , dé- 
ployant ses ailes , il ordonnait aux zé- 
phyrs de souffler; il se formait ainsi des 
voiles ; la barque glissait rapidement ; 
un léger sifflement se faisait entendre » 
et le rivage au loin s'enfuyait. 

Jamais voyage ne fut plus délicieux ; 
Diane et la fiere Pallas elle-même n'eus- 
sent pu se défendre de la volupté qui 
pénétrait nos cœurs : jugez de ce que 
devaient éprouver ceux de deux faible» 
mortels. 

J'admirais les ailes de l'Amour et ces 
reflets charmants que le vent et le so- 
leil promenaient sur la plume on- 
doyante où ils répandaient successive- 
ment tous les feux du diamant, du sa- 
phir, et de l'émeraude : mon œil, pour 
se délasser, s'abaissait sur l'onde trans- 
parente, au fond de laquelle on distin- 
2. 5 



5o SONGE 

guait sans peine les plantes marines , les 
poissons, et les coquillages, émailler de 
mille couleurs le sol humide et recou- 
vert d'un sable argentin. 

Je n'essaierai pas de rendre l'agré- 
ment des sites que nous traversâmes , 
tous mes efforts seraient inutiles ; des 
bords fleuris ombragés de myrtes et de 
lentisques ; des isles sans nombre dont 
la verdure se réfléchissait dans le crys- 
tal des eaux et semblait leur appartenir ; 
le chant de mille oiseaux qui se ren- 
daient sur notre passage pour célébrer 
la présence de l'Amour ; tels étaient 
les prodiges que la nature offrait à nos 
yeux , quand un spectacle plus ex- 
traordinaire les frappa. 

Les dieux marins , avertis du passage 
de celui -qui les embrase à son gré , même 
au sein de leurs demeures liquides, s'a- 
vancèrent en troupe pour lui rendre 
hommage. 



DE POLI PHI LE. 5i 

Le bouillant Neptune à la barbe lon- 
gue et touffue , armé de son lourd tri- 
dent , se montrait sur un cbar traîné par 
deux baleines ; plusieurs rangs de Tri- 
tons le précédaient et marchaient à ses 
côtés , faisant résonner les buccins et 
les autres instruments nés dans leur em- 
pire : des Néréides , portées sur des dau- 
phins , en se jouant avec eux , accompa- 
gnaient ce bruyant cortège ; on y voyait 
Nérée et sa fidèle Doris , Ino et Méli- 
certe , dans des chars formés de la dé- 
pouille d'une énorme tortue ; ils vo- 
guaient près du vieux père Océan et de 
la belle Amphitrite, portés sur un qua- 
drige attelé de chevaux marins plus 
blancs que l'écume battue par un fou- 
gueux torrent : une troupe mélodieuse 
de cygnes au col d'argent s'avançait avec 
gravité , ou par un vol rapide entoui'ant 
labarque, rendait à l'Amour l'hommage 
de ses chants : jamais triomphe ne fut 



52 SONGE 

plus brillant et plus rare ; j'en faisais 
remarquer les détails à Polia encore 
embellie par le plaisir. 

J'admire la variété de la nature, me 
disait -elle; ces peuples de poissons, 
inconnus pour la plupart, sont soumis 
à l'Amour ; leurs familles nombreuses 
croissent et se dévorent , afin d'obéix' 
aux ordres du Destin ; ils foi'ment une 
maille dans la chaîne éternelle qu'il 
laisse échapper à tout moment de ses 
mains , et dont les dieux ne sauraient 
eux-mêmes arrêter l'inévitable mouve- 
ment : les instants, les jours, les mois, 
les années , les siècles enfin sont atta- 
chés après cette chaîne immense ; Sa- 
turne, par son vol mesuré, l'entraîne 
malgré nous dans l'empire de Pluton ; 
il la porte au noir Vulcain , qui la re- 
forge sans cesse , la roule de nouveau , 
et va la rendre au Destin. 



DE POLIPHILE. 53 



CHAPITRE XX. 

l'amour pilote. 

V>< u P I D o N riait de nos surprises ; il 
allumait de plus en plus dans mon cœur 
ce feu, ces désirs, présents chers et si 
funestes, que l'on voudrait éteindre, et 
dont cependant on craint de voir la fin. 
Il dit à Polia : Belle qui voyagez avec 
l'Amour , vous devez vous attendre à 
quelques nuages légers ; je vois le ciel 
se rembrunir. A peine il avait fini ces 
mots qu'un vent impétueux s'élève et 
fait balancer notre nacelle, l'onde s'en- 
fle et se tourmente : Bon ! dit-il , Nep- 
tune prend ici sa revanche ; mais je suis 
assez bon marin , et nous verrons ; j'ac- 
cepte le défi. Disant ces mots il saute 



54 SONGE 

soudain au gouvernail , et fend avec 
adresse les vagues , qui s'élancent , s'a- 
moncelent , se roulent , écument , et 
blanchissent en mugissant. 

La barque échappe : l'Amour rit de 
tant de vains efforts ; il se tapit et res- 
serre ses ailes , puis fait signe à Tune 
des nymphes de hisser le pavillon. Les 
fils dÉole , irrités de cette bravade , 
croient pouvoir l'enlever ; mais l'A- 
mour plus malin l'avait fait découper à 
jour , en sorte que leur souffle furieux 
n'y pouvait avoir de prise et passait à 
travers. 

On lisait sur cette banderole, Omjiia 
'vincit Amor, L'Amour voltigeait de la 
poupe à la proue , rétablissait l'équilibre, 
et se riait d'eux : la victoire lui demeu- 
ra , le ciel s'éclaircit ; Phébus y repa- 
rut brillant , et semblait applaudir au 
triomphe que le fils de Vénus obtenait 



DE POLIPHILE. 55 

en jouant sur rélément perfide , et 
malgré tous les dieux. 

Le zéphyr reparaît ; l'Amour secoue 
et déploie ses ailes humectées de lapluie, 
les Nymphes reprennent les avirons , 
nous recommençons à voguer; les flots 
sont appaisés , et Fonde plus docile 
ohéit aux efforts de la rame légère. La 
gaieté renaît avec le calme , et les Nym- 
phes célèbrent son retour par leurs 
chants. Polia, dit l'Amour, je le sais, 
vous chantez : les talents sont les plus 
surs moyens de plaire ; vous les possé- 
d ez tous : ne nous privez pas du charme 
de vous entendre , unissez votre voix à 
celles des Nymphes ; et puisque vous 
avez bravé comme elles tous les dangers 
dont nous menaçait le terrible Neptune 
vous devez aussi vous unir aux chants 
de la victoire. 

Polia rougit et se mit à chanter : sa 



56 SONGE 

voix céleste et puve célébra les richesses 
qui font l'ornement des villes, la beauté 
des campagnes, la majesté des arts, les 
ricbes tableaux de la nature , et tout ce 
que Jupiter créa pour ennoblir les jouis- 
sances des hommes. 

N'oubliez pas, lui disais-je tout bas , 
divine Polia, n'oubliez pas les charmes 
et le pouvoir de l'Amour ; que ne pou- 
vez - vous lire dans mon cœur ! vous 
chanteriez ses feux et votre piopre ima- 
ge. Polia souriait , et le modèle de tant 
de perfections s'embellissait encore. 

Les Nymphes chantèrent les lois de 
"Vénus ; elles osèrent raconter aussi les 
ruses de l'Amour ; mais Polia reprit, et 
chanta ses bienfaits : Vous les partage- 
rez , belle Polia , lui dit-il avec grâce ; 
et quant à vous qui me trahissez en dé- 
voilant mes tours. Nymphes lutines et 
folâtres , je vous en ferai voir que vous 



DEPOLIPHILE. 07 

ne connaissez pas : vous aurez à faire , 
si vous voulez , de nouveaux couplets 
pour les redire ; mais je suis sûr au 
moins que vous tairez les noms. 

Grâce , s'ëcrient-elles toutes ensem- 
ble , grâce, Amour, pour notre indis- 
crétion ! Il sourit, et du pied touchant 
un aviron légèrement incliné, il faisait 
jaillir sur elles de petites lames qu'il en- 
levait de la surface humide ; il les en 
couvrait tour-à-tour en leur disant. Sa- 
lut , salut , belles Naïades , recevez ces 
présents si frais et si brillants de la part 
de Neptune : vous craignez la rosée ; 
c'est la parure des fleurs. Nymphes , de 
se courber pour éviter la pluie d'Amour ; 
lui de recommencer et de rire aux éclats. 
C'est ainsi que gaiement nous abordâ- 
mes aux rives de Cythere. 



58 SONGE 



CHAPITRE XXI. 

t' I s I. E DE C Y T H E R E. 

Voila, disais-je à Polia tout émue en 
touchant cette isle fortunée, voilà sans 
doute le terme de notre voyage ; ici l'A- 
mour a promis de nous prodiguer ses 
bienfaits. Imprudent! me dit-elle tout 
bas , peut-on se fier à l'Amour ? 

La beauté du port où nous abordâmes 
ne saurait se décrire : c'était un bel am- 
phithéâtre de riches palais et d'élégantes 
verdures, berceaux de fleurs, bosquets 
délicieux, tableaux riants, que les fo- 
rêts trop sombres et l'aspérité des mon- 
tagnes sauvages ne rembrunissaient pas. 

Mille fontaines jaillissantes faisaient 
briller leurs eaux , et présentaient au 



DE PÔLIPHILE. 59 

jour leurs prismes émaillés des couleurs 
de l'Iris ; des ruisseaux se précipitaient 
du haut de la colline , se divisaient en 
filets plus petits , et se réunissaient de 
temps en temps pour former des lacs 
aux bords fleuris , qui servaient de mi- 
roirs aux Amours voltigeants , ou de 
bassins à ceux qui glissaient sur leur 
surface. Les brouillards n'approchaient 
point de ce crystal limpide, et l'insensi- 
ble évaporation s'en faisait par le moyen 
des fleurs qui bordaient leurs contours. 
Sur ces eaux, sur leurs isles , le prin- 
temps régnait seul , et jamais l'hiver aus- 
tère n'en approchait ; mais on y jouis- 
sait des trésors de l'automne ; et si l'été 
embrasait de ses feux la plaine et les ri- 
vages , il n'osait en pénétrer les bosquets 
couverts , ni les grottes rafraîchies par 
tant d'eaux salutaires , et l'abri du feuil- 
lage les défendait d'un souffle trop ar- 



6o SONGE 

dent. Cette isle était l'heureux asile des 
dieux; ils y venaient se délasser des gran- 
deurs de l'Olympe : mais il fallait avoir 
pour y pénétrer une empreinte du bra- 
celet devenus donnée par elle-même; 
ce qu'elle n'accordait qu'avec une ex- 
trême réserve. Mars y venait souvent, et 
jamais Vulcain n'y entrait ; il y trouvait 
trop d'eau , et le frileux ne s'y plaisait 
pas. 

Ce territoire n'est pas très étendu ; 
situé au milieu de la mer , le sable bril- 
lant qui l'environne semble une poudre 
de crystal ; on y trouve aussi des pierres 
précieuses de presque toutes les espèces y 
et une grande quantité d'ambre , de per- 
les et de corail est parsemée sur le ri- 
vage. 

Une plantation de beaux arbres l'en- 
vironne ; des haies de myrte en forment 
la clôture : le théâtre occupe le centre 



DE POLIPHILE. 6t 

de l'isle , dont la forme est à-peu-près 
circulaire : vingt rayons tirés de ce cen- 
tre à la circonférence en forment les 
principales communications, qui sont 
bordées d'arbres de toute espèce ; les 
lauriers, les orangers, n'y sont point 
épargnés , et forment des berceaux où 
les tons de verdure diversement nuan- 
cés, les fleurs et les fruits, offrent aux 
yeux l'harmonie des couleurs , à l'odo- 
rat la suavité des parfums, au goût leur 
saveur délicieuse. 

Des animaux d'espèces variées y vi- 
vent en bonne intelligence, nourris par 
les soins de la déesse ; ils font l'amour 
et point la guerre , ne fuient pas à l'as- 
pect du voyageur, et se rapprochent 
même avec complaisance de la main qui 
les flatte. 

Vénus, née de la mer, aime les co- 
quillages ; les grottes sont ornées de 
2. G 



62 SONGE 

leurs émaux brillants ; l'art en forma 
des bains , des bassins , des fontaines ; 
les crystaux y sont réunis ; leurs formes 
régulières s'opposent aux contours si- 
nueux des plantes qui serpentent , les 
pressent, les entourent, y marient le 
feu de leurs couleurs. Les trois règnes 
ainsi rapprochés, confondus, plaisent 
à l'œil , occupent l'esprit, préparent à 
l'artiste, au savant, ce tourment, ce 
besoin du savoir, qui font aussi ses 
jouissances. 

Vénus, amie des arts, se délasse sou- 
vent par l'étude , de l'occupation des 
plaisirs ; et la sagacité d'une déesse qui 
connoit tous les moyens , les secrets que 
la nature dérobe à nos yeux , alors 
même qu'elle étale la pompe de ses ri- 
chesses, lui fait un jeu de ces sciences, 
dont l'homme appeicoit seulement les 
légères surfaces , mais dont sa vanité 
croit découvrir les profondeurs. 



DE POLIPHILE. 63 

Cytliérée inspira dans la Grèce autre- 
fois Pygmalion , Zeuxis , Praxiteles ; elle 
voulut embellir son domaine de leurs 
chefs-d'œuvre. Sostrates , Pitheus ,Her- 
modore, ont tour-à-tour dirigé l'ordon- 
nance de son palais, de ses jardins , et 
des monuments qu'elle y voulut réunir; 
son goût ordonna tout , échauffa leur 
génie; et sa généreuse x'econnaissance 
attacha l'immortalité à leur nom. Apol- 
lon composa leur éloge, et les Grâces 
le répétèrent : c'est pour elles qu'ils tra- 
vaillèrent, c'est par elles que nous les 
connaissons. La déesse de la beauté 
se montrait quelquefois sans voile à 
leurs yeux éblouis , et les encourageait 
d'un mot , d'un doux sourire : c'est 
sans doute un léger souvenir des mer- 
veilles de Cythere et de Guide, qu'ils 
ont reproduit dans l'Attique, à Corin- 
the , en lonie, et qui excite encore au- 
jourd'hui notre admiration dans ces 



64 SONGE 

contrées. Vénus voulut aussi que leurs 
noms fussent inscrits sur leurs ouvra- 
ges ; elle s'honorait de les montrer aux 
dieux , et liere de la célébrité de ces ar- 
tistes s'applaudissait de les avoir aidés 
à se rendre illustres. 

Des portiques , des colonnades , ha- 
bilement placés, et composés des mar- 
bres les plus précieux , opposaient leurs 
membres réguliers aux formes contras- 
tées des arbres et des arbustes , à l'é- 
mail de leurs fleurs. Ces monuments 
de la plus élégante architecture se dé- 
coupaient agréablement sur le fond d'un 
beau ciel , ou sur les verds nuancés du 
paysage ; tantôt appercus de loin , ils 
piquaient la curiosité , qui se portait 
près d'eux pour les examiner ; tantôt 
présentés subitement au détour d'un 
bosquet, ils excitaient la surprise, et 
faisaient éprouver à l'œil la jouissance 



DE POLIPHILE. 65 

d'un plaisir inattendu. Des vases, dont 
la forme, la matière et le travail étaient 
également recommaudables, distribués 
abondamment, sans confusion, conte- 
naient chacun des plantes rares et cu- 
rieuses : on n'avait pas négligé d'inscrire 
leurs noms et leurs propriétés ; en sorte 
qu'en prenant dans ces jardins enchan- 
teurs l'exercice salutaire de la prome- 
nade l'esprit rencontrait par-tout l'avan- 
tage d'une instruction facile. 

Etait-on sensible au charme de la mu- 
sique ? la fauvette , le linot, le rossignol 
amoureux luttaient avec les serins et for- 
maient des concerts. Ces oiseaux et mille 
antres,variés par leur plumage et parleur 
chant , étaient consacrés à la déesse : on 
n'eût osé les interrompre ou les chasser 
sans encourir sa disgrâce ; aussi le per- 
roquet, le merle effronté , venaient tout 
près vous saluer : l'un étalait pour vous 
2. 6. 



66 SONGE 

plaire sa diffuse éloquence ; l'autre sif- 
flait habilement les airs delà flûte de Pan; 
le pinçon rlierchai t à l'imiter; et !a plain- 
tive tourterelle , à la robe de perle , au 
col fin, irisé, tout entière à son amant, 
modulait des tons plus touchants et 
plus doux. Tout près un ruisseau mur- 
murait , et Zéphyre en glissant à travers 
le feuillage mêlait son souffle à cette 
vivante harmonie. 

Le sable du Pactole couvrait le sol 
de ces bocages , où le mica brillant , la 
nacre , le cinabre , la poudre de lapis , en 
nuançaient les sentiers , et recevaient 
sans les blesser l'empreinte des pieds 
légers de la déesse lorsqu'elle parcou- 
rait ces lieux. Nous découvrîmes encore 
au détour d'une allée l'une de ses im- 
pressions , et nous admirâmes long- 
temps les contours épurés de son jiied 
délicat : le statuaire épris eût modelé 



DE POLIPHILE. 67 

cette trace ; et peut-être l'art que Phi- 
dias portait à sa sublimité dut-il son 
o rigi ne à quelque empreinte ainsi laissée 
au hasard sur l'argile : il faut pour créer 
un chef-d'œuvre montrer quelquefois 
si peu de chose aux regards perçants du 
génie ! Une ombre vacillante observée 
par l'Amour lit naître le dessin sous les 
doigts de Dibutades ; et lorsqu'Homere 
peignait avec les couleurs de la volupté 
la ceinture de Vénus , la brillante ima- 
gination du poète, émue par les objets 
charmants dont la Grèce était peuplée, 
lui avait sans doute rappelé dans l'illu- 
sion d'un songe les trésors que la beauté 
prodiguait à son amour, et dont elle 
payait ses chants aux beaux jours de sa 
jeunesse. 

Nous vîmes sur un joli canal , que 
bordait un double rang d'orangers , s'é- 
tablir une joute entre des nacelles de 



68 SONGE 

deux couleurs , dirigées , les unes par de 
jeunes garçons , les autres par de jeunes 
filles couronnées de fleurs ; ils s'exer- 
çaient aux manœuvres , et s'entre-cho- 
qnaient très vivement : c'était un vrai 
combat naval; on en vint même à l'abor- 
dage sur plusieurs barques ; on fit des 
prisonniers , on couronna les vain- 
queurs ; et souvent les femmes eurent 
l'avantage, tant la ruse et l'adresse l'em- 
portent sur la force ! Le sang ne coula 
point dans ce terrible combat, mais on 
vit plus d'un pilote démonté , et par ibis 
une leste Amazone , pour échapper plus 
sûrement à son trop pressant adversaire, 
s'élancer, en riant, dans le crystal de 
l'onde, devenir naïade plutôt que pri- 
sonnière ; demander un asile aux pois- 
sons d'or et de corail , ou combattre avec 
eux s'ils voulaient disputer ; revenir 
sur leurs dos écailleux à la surface des 



DE POLIPHILE. 69 

eaux, regagner leurs galères , et narguer 
par un nouveau défi celui dont elles 
avaient si bien évité la poursuite. 

Qui pourrait peindre tous les amu- 
sements de ce délicieux séjour ? S'en- 
fonçait-on dans les bosquets, c'était de 
nouveaux jeux et de nouvelles scènes ; 
on entendait les chants , les instru- 
ments champêtres , régler les pas des 
danseurs sur les gazons fleuris; d'autres 
s'y reposaient mollement et amusaient 
leurs loisirs d'une histoire piquante, ac- 
cordaient leur guitare, ou demandaient 
à leurs pipeaux quelques airs , qui leur 
étaient payes par un sourire de leur ber- 
gère. 

Qui n'eût voulu passer ses jours dans 
cette isle fortunée ! J'en fis à Polia la 
douce proposition. Pour s'y fixer sans 
regrets il faut avoir tout vu , mon ami , 
me dit-elle : poursuivons; d'autresmer- 



70 SONGE 

veilles nous attendent, etladéessepour- 
rait nous demander compte du seul ob- 
jet que peut-être nous aurions négligé 
d'observer. Sa raison l'emporta, et nous 
suivîmes une belle voie à la romaine, pa- 
vée de marbi'e blanc , qui conduisait au 
cirque de verdure. Nous vîmes à droite 
et à gauche de cette route des champs 
fertiles que labouraient des bœufs d'une 
blancheur éclatante; de joyeux cultiva- 
teurs célébraient par leurs chants l'au- 
rore matinale, les rayons de Phébus, et 
la rosée du soir ; leur chien fidèle , cou- 
ché sur leurs manteaux, attendait que 
le dernier sillon fût creusé pour retour- 
ner en jappant devant les bœufs tran- 
quilles : la ferme était voisine ; onl'ap- 
percevait par -dessus les palmiers et les 
pins. 

On entendait le cri perçant du coq ; 
le paon faisait la roue sur le toit de la 



DE POLIPHILE. 71 

grange ; étalant avec orgueil la riche 
parure des cent yeux d'Argus , il sem- 
blait dire : Soleil , regarde - moi ; ma 
beauté le dispute à la tienne ; Junon le 
veut ainsi ; je suis le roi de la nature. 
Mais, si dans les transports de sa joie 
l'orgueilleux satrape chantait , le peuple 
volatil adjugeait la couronne au rossi- 
gnol ; et celui dont la richesse vaine fai- 
sait tout le mérite voyait s'échapper l'em- 
pire de l'univers : on adjugeait le prix 
au talent. 

A ces champs succédaient des vergers 
d'arbres de toute espèce ; leurs tiges ali- 
gnées en quinconce se partageaient avec 
égalité les rayons du soleil et les sucs de 
la terre ; leurs fruits mûrissaient à l'en- 
vi , en appelant les fleurs pour la saison 
prochaine ; plusieurs même pressés de 
produire n'attendaient point , les mê- 
laient aux trésors de Pomone , et pré- 



-2 SONGE 

sentaient sous un feuillage verd l'été, 

Tautomne , et le printemps. 

Le chèvrefeuille , la vigne et le hou- 
blon, s'unissaient en guirlande, suspen- 
dus à la tige des arbres ; l'écureuil léger 
les traversait d'un saut , grimpait de 
branche en branche , allait , venait , 
leste comme l'oiseau , et de son œil ma- 
lin vous appelait à le poursuivre. Ainsi, 
mais avec moins d'art, on voit dans les 
champs de la Sicile et de l'Italie la vigne 
et l'ormeau confondus offrir aux voya- 
geurs leurs fruits et leur ombre hospi- 
talière , inviter le peintre à saisir ses 
pinceaux, varier à chaque pas toutes 
les formes et les modèles qui font tour- 
à-tour son désespoir et ses délices. 



DE POLIPHILE. 73 



CHAPITRE XXII. 

li' AMPHITHÉÂTRE. 

OitÔt que nous eûmes parcouru la 
plupart des bosquets de cette isie en- 
chantée , nous entendîmes l'harmonie 
d'une musique moitié militaire et moitié 
champêtre qui nous semblait se diriger 
vers la grande place , et nous y portâmes 
aussi nos pas. Nous rencontrâmes plu- 
sieurs bataillons de nymphes amazones 
richement vêtues , et armées à la légère , 
qui s'étaient réunies pour faire honneur 
à Cupidon, dont elles venaient d'ap- 
prendre l'arrivée : elles avaient à la tête 
de leur peloton des étendards variés de 
forme et de grandeur , des trophées de 
guerre et d'amour, des couronnes, des 
2. 7 



74 SONGE 

drapeaux, des devises, et divers attri- 
buts dont l'ajustement et la compo- 
sition approchaient de la forme des 
enseignes romaines ; quelques unes 
étaient terminées par les figures des 
dieux et des déeses ; nous y distinguâ- 
mes, entre autres, celles de Mars, de 
Vénus, de Psyché, et celle de l'Amour. 
Ces troupes élégantes allaient en or- 
dre et défilaient avec grâce ; la richesse 
de leurs vêtements, de leurs ceintures, 
de leurs bracelets , de leurs aigrettes 
enrichies de diamants , étincelait aux 
rayons du soleil : un des bataillons at- 
tira sur-tout nos regards par la beauté 
des nymphes , l'éclat de leur parure et 
par leur démarche fiere ; c'était Psyché 
elle-même qui marchait à la tête : sur 
son habit transparent et léger se dra- 
pait un manteau de la plus riche étoffe ; 
elle portait un sceptre d'or en forme de 



DE POLIPHILE. 75 

flèche , et une couronne d'étoiles dont 
chacune était d'un seul brillant ; on ne 
pouvait en soutenir la vue : ses brode- 
quins étaient enrichis de perles orien- 
tales. 

Nous con^-înmes , Polia et moi , qu'a- 
vec une milice pourvue de tant d'at- 
traits, et si parfaitement sous les armes, 
il n'était pas surprenant que l'Amour 
eût fait tant de conquêtes : quel cœur de 
fer pouvait s'en affranchir ? à leur vue 
les plus fiers se l'cndaient , leur nombre 
allait toujours croissant , et ne pouvait 
se compter. 

Un char tout brillant d'or, que traî-» 
naient deux dragons ailés , fut amené 
devant l'Amour ; avant d'y monter il 
embrassa Psyché, qui lui couvrit le front 
de ce bandeau fatal dont chaque amant 
ala copie d'étoffe plus ou moins épaisse: 
il tenait à sa main son arc redoutable , 



76 SONGE 

et tous les cœurs étaient menacés des 
traits acérés de son carquois ; la plu- 
part des pointes étaient d'or, et, sans 
être parfaitement trempées, rien ne leur 
résistait ; plusieurs étaient de plomb fa- 
ciles à s'émousser. 

Devant ce char marchaient deux cou- 
reurs élancés , portant chacun un vase 
des plus riches, de belle forme, et bouché 
soigneusement : une nymphe nommée 
Philcdès ou Volupté se faisait porter de- 
vant sur un palanquin, les yeux à demi- 
fermés, montrait les vases, et semblait 
les offrir à tous ; elle était couronnée 
de roses , et ses appas n'étaient voilés 
que d'un nuage de parfums ; ils sor- 
taient d'une cassolette sur laquelle on 
lisait en grec , peu de durée. Cette gra- 
cieuse déesse nous offrit le choix des 
vases , et toutes ses faveurs ; on nous 
apprit qu'ils contenaient, l'un, des poi- 



DE POLIPHILE. 77 

sons nombreux et variés , avec mille 
projets insensés et des crimes de toutes 
espèces. 

Dieux ! s'écria Polia , quel pouvoir 
malheureux, et quelle horrible richesse ! 
L'autre, lui dit-on, vous plaira davan- 
tage ; il contient des talents , des vertus , 
tous les arts que le désir de plaire peut 
inventer on perfectionner , la noble 
émulation , la carte où sont tracées les 
routes de la gloire, mais elles sont par- 
tout entrecoupées de chemins dont la 
ressemblance est si parfaite entre eux 
qu'il est facile alors de se méprendre ; 
aussi bien des héros s'y trompent , 
voient de loin son temple au sommet 
d'un temple élevé , et n'y peuvent at- 
teindre ; d'autres presque au sommet 
chancelent et sont précipités. 

Polia me sourit en disant, Mon ami, 
vous plait-il d'y monter ? Il n'en est pas 
7' 



78 SONGE 

besoin, repris-je, nymphe divine ; je 
craindrais de vous perdre en la cher- 
chant , je craindrais de mériter la faveur 
de cette déesse altiere : pour moi son 
temple est à vos pieds. 

An moment où nous parlions, le ba- 
taillon nous entoura : deux nymphes de 
la troupe vinrent à nous ; l'une d'elles 
nommée Hjmeria ou Désir s'approcha 
de Polia , l'autre Crototiinoride ou 
Toxirment d amour s'adressant à moi, 
elles nous prii^ent chacune la main et 
nous placèrent en tête d'une foule d'a- 
mants qui suivaient pareillement, ran- 
gés deux à deux. 

L'Amourallaitpartir; il lui manquait 
son flambeau ; une nymphe le lui pré- 
senta; il sourit, le secoua, et regardait 
Toler les étincelles , qui se dirigeaient 
toutes au sein de quelque couple char- 
mant, et reparaissaient à l'instant dans 
leurs yeux. 



DE POLIPHILE. 79 

Deux autres nymphes s'approclierent 
de nous ; elles nous unirent , Polia et 
moi, avec des chaînes de fleurs, et nous 
attachèrent au char deTAmour, en riant 
de notre surprise. Cet esclavage eût pu 
nous contrai'ier si nous l'eussions suhi 
chacun isolément ; mais partagé avec ce 
qu'on aime il devient plutôt un soutien 
qui vous aide à traverser le fleuve de la 
vie. 

Le char partit au pas ; Psyché suivait 
à pied comme nous avec ces nymphes , 
s'appuyant sur son sceptre en forme de 
flèche , et portant de l'autre main une 
petite lampe antique de jacinthe orien- 
tale : elle était suivie d'un groupe de 
canephot es ^ jeunes filles portant des 
corheilles remplies de fleurs ; venaient 
ensuite les trophigeres ou porte -en- 
seignes, les pyrgopliores ^ espèces de 
licteurs portant des faisceaux et des 
armes , enfin les osmophores chargées 



8o SONGE 

d'encensoirs et de cassolettes exhalant 
les plus doux parfums ; d'autres por- 
taient des vases d'or au col étroit rempli 
d'essences , et dont le sommet percé 
d'une infinité de petits trous faisait l'of- 
fice d'arrosoir ; au moyen d'une pompe 
placée dans le pied elles en faisaient jail- 
lir la rosée sur ceux qui composaient le 
cortège : les musiciens venaient ensuite ; 
des chanteuses couronnées de fleurs les 
précédaient ; ils faisaient résonner l'air 
de leurs concerts ; et cette musique était 
comparable aux accoi^ds d'Apollon lors- 
qu il chante sur leParnasse et s'accompa- 
gne de sa lyre au milieu des neuf Sœurs. 
L'imagination du lecteur doit sup- 
pléer à la faiblesse de mes descriptions; 
en les parant de tous les charmes de son 
invention, il n'approchera que difficile- 
ment de la pompe de ce spectacle : il est 
d'ailleurs certains simulacres du culte 



DE POLIPHILE. 8i 

des anciens qui ont rapport à l'éternelle 
reproduction de la nature, dont les dif- 
férents groupes portaient en triomphe 
les signes extérieurs avec la figure du 
dieu Pan , et dont nos mœurs plus sé- 
vères, sans être plus pures, ne permet- 
traient pas l'exposition. Tout ce qu'il 
m'est possible de dire, c'est que devant 
ces signes religieux, portés par deux Sa- 
tyres , une Bacchante couronnée de lier- 
re , et vêtue d'une tunique ouverte sur 
les côtés , dont le zéphyr agitait à vo- 
lonté les deux pans , faisait des libations 
du lait qu'elle exprimait d'un buste de 
la nature : une autre portait un œuf ou- 
vert, et un jeune enfant qui en sortait. 
On y voyait aussi le simulacre hié- 
roglyphique du Sérapis des Egyptiens : 
c'était un monstre à trois têtes ; l'une de 
lion , l'autre de loup, et la troisième de 
chien , environnées d'un serpent qui 



82 SONGE 

formait un disque en se mordant la 
queue. Cette enseigne, emblème du 
grand tout et de ses principes divers 
précédait immédiatement le char de 
l'Amour, auquel nous étions enchaînés 
par des liens de roses. 

Les nymphes égayaient notre marche 
par mille propos joyeux : nous arrivâ- 
mes , en passant sur un tapis de fleurs, 
à la place qui précédait un vaste amphi- 
théâtre ; ce monument semblait plutôt 
l'ouvrage des géants ou des dieux que 
celui des trop faibles humains. 

Ainsi lorsque le voyageur après avoir 
traversé le forum de cette Rome antique, 
encore la reine des cités par les augustes 
monuments des arts , est frappé d'admi- 
ration en voyant la masse imposante 
du colisée, monument de Titus, domi- 
ner sur les sept collines environnantes , 
il doute un moment si le génie des 



DE POLIPHILE. 83 

hommes a pu concevoir de tels projets, 
si la force limitée de leurs bras a pu les 
exécuter ; puis pensant à son intelli- 
gence , aux idées de gloire qui lui font 
chercher tous les moyens de prolonger 
son existence , au secours qu'il reçoit 
des sciences et des arts, à la réunion de 
tout un peuple en un seul corps, sous 
un chef puissant qui le dirige, il ne voit 
plus dans ce prodige que le résultat de 
la sagesse divine, et l'œuvre du créa- 
teur ; il voit aussi la main du temps qui 
punit trop d'orgueil, et il cherche alors 
sur les gradins de cet amphithéâtre ces 
chefs de légions , et cet aigle vainqueur, 
ce sénat dont les décrets faisaient ou 
défaisaient les rois de l'univers , ces his- 
toriens profonds, ces éloquents ora- 
teurs ; il n'y trouve qu'un peuple de 
mendiants que prêche un hermite igno- 
rant et souvent hypocrite à la fois , des 



84 SONGE 

autels sans honneurs , et des saints sans 
crédit : l'artiste règne seul dans cette 
vaste enceinte ; un crayon à la main , 
riche de souvenirs , il voit Rome entière , 
son faste et sa gloire dans un bloc mu- 
tilé qu'un reste de bas - relief décore ; 
ombragé par le pin altier ou l'acanthe 
sauvage, son art rétablit et fixe d'une 
main habile ce que le temps allait anéan- 
tir ; le dessin achevé lui dispute sa proie, 
l'enlevé, et la rend au génie. 

Les revêtissements des marbres les 
plus rares ajoutaient le précieux de la 
matière à la grandeur de la masse dans 
l'amphithéâtre de Cy there : on y voyait 
extérieurement des colonnes de porphy- 
re à l'ordre du bas ; elles étaient de ser- 
pentin au second ordre , et de lapis à 
celui du haut ; toutes les bases et les 
chapiteaux étaient d'or, ainsi que les 
ornements des frises et des corniches : 



DE POLIPHILE. 85 

la beauté du travail répondait à la ri- 
chesse de ces matériaux; des vases, des 
l^ustes , des statues de bronze de Gorin- 
tlie ornaient l'extérieur, l'enceinte, et 
les galeries intérieures ; ce métal, moins 
éblouissant que l'or , faisait mieux va- 
loir le talent des artistes qui avaient 
façonné ces chefs-d'œuvre. 

L'Amour descendit sous un vaste por- 
tique dont les colonnes étaient d'albâtre 
transparent et poli ; elles étaient creuses, 
et la nuit on y plaçait des lampes qui 
produisaient un effet de lumière ma- 
gique et tout-à-fait harmonieux. 

Des arabesques et des rinceaux du 
meilleur goût enrichissaient, avec d'au- 
tres sujets mythologiques traités en bas- 
relief , les vestibules et les parties inté- 
rieures des galeries pourtournantes : 
elles étaient pavées en mosaïque de 
pierre fine et d'un dessin exquis ; on y 
3. 8 



86 SONGE 

avait inséré de petits tableaux repré- 
sentant l'histoire de l'Amour. 

Les gradins de l'amphithéâtre étaient 
séparés les uns des autres par une espèce 
d' appui creusé et rempli de fleurs ; et le 
dernier contenait des arbustes qui se 
voûtaient en berceau au-dessus de la 
tête du dernier rang des spectateurs. 

Au centre de l'areneétait une fontaine 
jaillissante , du dessin le plus élégant , 
et que je décrirai plus bas : les deux 
nymphes qui nous accompagnaient dé- 
tachèrent nos liens , et nous y suivîmes 
la reine Psyché pour y faire les ablutions 
d'usage en entrant dans ce lieu. 



DE POLIPHILE. 



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CHAPITRE XXIII. 

I. A FONTAINE. 

Cl o MME nous approchions de cette 
fontaine merveilleuse , Polia et moi 
nous éprouvâmes une extase et un ra- 
vissement difficiles à exprimer : les sons 
de la musique nous frappaient davan- 
tage ; le parfum des fleurs avait plus 
d'empire sur nos sens ; les merveilles de 
l'art , les grâces de la nature , dont toutes 
ces belles nymphes étalent pourvues , 
flattaient plus agréablement nos yeux ; 
l'approche de quelque divinité nous ren- 
dait plus sensibles, et semblait pénétrer 
tout notre être. Je me sentis plus em- 
flammé pour Polia , et je lisais dans ses 
yeux qu'elle daignerait enfin récompen- 
ser tant d'amour. 



88 SONGE 

Les eaux de la fontaine étaient autant 
d'essences distillées qui répandaient 
dans l'air un parfum enchanteur ; sa 
composition était admirable, c'était un 
plan hexagone : à chaque angle figurait 
une colonne de pierres fines , mais d'es- 
pèces variées ; le saphir, rémeraude,la 
turquoise, le rubis, la topase, le jaspe 
et le béril en composaient les fûts. 

A ces fûts étaient adossées de jolies 
figures de même matière et d'un travail 
parfait; savoir, trois déjeunes garçons, 
et trois de jeunes filles ; une septième, 
placée en avant , isolée , et à une cer- 
taine distance des autres figures , était 
hermaphrodite. Chacune de ces co- 
lonnes soutenait le signe d'une des 
sept planètes ; et les douze signes du 
Zodiaque étaient incrustés dans la frise ; 
savoir, deux dans chacun des pans de 
l'hexagone : une coupole de crystal 



DE POLIPHILE. 8ç 

recouvrait ce cliarmant édifice ; la po- 
sition des étoiles fixes y était gravée 
et incrustée d'or étincelant , du poli le 
plus parfait. Sur un attique de maibre 
noir on lisait en lettres d'argent cette 
devise grecque : 

LA. VOLUPTÉ EST UNE FLECHE AIGUË 

QUI NE PÉNÈTRE POINT LE COEUR 

SANS Y LAISSER DE TRACES. 

Tel était à l'extérieur l'aspect de la 
fontaine ; mais l'intérieur nous était 
soigneusement caché par une draperie 
d'étoffe d'or qui en fermait exactement 
chaque pan. L'Amour s'en approcha , 
et présentant son sceptre à l'une des 
nymphes, lui fit signe de le remettre à 
Polia ; la nymphe obéit après nous avoir 
fait mettre à genoux : elle ordonna à 
Polia de soulever avec cette flèche le 



go SONGE 

voile de la fontaine, ce que la timide 
Polia n'osait entreprendre ; l'Amour se 
mit à rire , et ordonna que la flèche me 
fût remise : malgré mon extrême em- 
barras j'obéis et touchai de la pointe 
du sceptre celte magique draperie ; à 
l'instant elle se déchira : peu s'en fallut 
alors que Polia et moi tremblants ne 
fussions éblouis ; c'était Vénus elle- 
même! La déesse était au bain, etl'onde 
transparente laissait appercevoir les 
contours de ce corps divin et resplen- 
dissant de beauté : je n'osais y jeter que 
des regards furtifs, tant j'avais peur 
d'être puni de ma témérité. 

Je n'essaierai pas de peindre ce que 
je vis ; il n'est pas au pouvoir d'un 
mortel de décrire les charmes deVénus ; 
que chacun réunisse toutes les idées 
qu'il peut avoir sur la beauté , il n'ap- 
prochera pas de tant de majesté , de 



DE POLIPHILE 91 

douceur , de grâces, de volupté. Vénus 
jouait avec des colombes qui , de leur 
bec et de leurs ailes , faisaient jaillir 
l'eau parfumée sur ses bras , sur son 
sein , et séparaient les contours ondu- 
lés des boucles de ses cheveux ; tantôt 
elles venaient chercher dans ses mains 
les roses dont elles étaient nourries, et 
se gardaient sur - tout d'approcher de 
son flambeau , qu'elle plongeait sou- 
vent dans l'onde pour l'échauffer, sans 
que cette flamme perdit de son activité. 
Debout et près de la déesse on voyait 
les trois Grâces couronnées de fleurs ; 
elles tressaient des guirlandes, s'enla- 
çaient dans leurs nœuds , et préparaient 
les voiles et les essences qui pouvaient 
être utiles à la déesse au sortir du bain. 
Polia et moi ne nous lassions pas de 
l'admirer ; elle jeta un regard sur nous, 
et nous dit : Je vous vois , jeunes 



92 SONGE 

amants , rassurez-vous, et comptez sur 
ma bienveillance ; je veux épurer votre 
amour mutuel , et qu'il soit à jamais 
constant : je vais charger trois de mes 
nymphes de conduire Poliphile dans la 
route du bonheur; trois autres me ré- 
pondront de Polia. En disant ces mots 
elle fit signe aux nymphes , qui s'appro- 
chèrent , et nous apportèrent deux an- 
neaux d'or en nous recommandant de 
la part de la déesse de les conserver avec 
le plus grand soin , notre sort y étant 
attaché et figuré par une petite pierre 
taillée en forme d'étoile , qu'elles nom- 
maient antérote , amour réciproque. 
Nous sûmes ensuite que mes trois nym- 
phes se nommaient Union^ Constance , 
Attention^ et celles de Polia, Fidélité, 
Prudence^ et Pudeur. 

L'Amourvoltigeait à coté de sa mère , 
il nous dit : Je dois aussi vous faire un 



DE POLIPHILE. 93 

présent, recevez celui-ci. Et le traître 
décochant une flèche nous visa droit au 
cœur. Le même trait nous perça Polia 
et moi : nous jetâmes un cri perçant ; 
Vénus sourit, et s'approchant prit de 
l'eau dans une coquille , et la jeta sur 
notre blessure , ce qui nous lit éprouver 
uu grand soulagement. Blessures d'A- 
mour sont cruelles sans doute, nous 
dit-elle, mes amis ; mais elles ne sont 
pas mortelles , et c'est toujours au prix 
de quelques peines que les humains et 
souvent même les dieux doivent payer 
les j)laisirs : ainsi l'ordonna le destin. 
Elle parlait encore lorsqu'à la porte 
de l'amphithéâtre nous entendîmes un 
grand bruit ; des cris de victoire , le cli- 
quetis des armes , retentissaient au de- 
hors : tout-à-coup la porte s'ouvrit, et 
nous vîmes s'avancer un guerrier ter- 
rible et menaçant ; il ota sou casque en 



94 SONGE 

s'approcliant de la fontaine , et son re- 
gard s'adoucit ; il était suivi d'un loup ; 
l'œil ne pouvait fixer sa brillante armure: 
il détacha le riche cimeterre qui pendait 
à son baudrier ; les Grâces s'en saisirent 
en riant , le passèrent sur leurs épaules, 
et, malgré tous leurs efforts, avaient 
grande peine à le porter ; les colombes 
se nichèrent dans son casque. Ténus ac- 
cueillit le héros par un regard enchan- 
teur ; c'était Mars lui-même : aussitôt 
un nuage épais se forma et déroba ces 
dieux à notre vue. 



DE POLIPHILE. 
CHAPITRE XXIV. 

LE TOMBEAU d'A. D O N I S. 

Oubliant la perfidie de l'Amour, 
mais non les présents de Vénus et sa 
beauté , nous regagnâmes la porte de 
l'amphithéâtre par laquelle nous étions 
entrés ; et nous y trouvâmes encore 
toutes les nymphes qui nous avaient 
accompagnés au triomphe de l'Amour. 
Polia et moi nous étions dans un ravisse- 
ment qu'on ne peut exprimer , et nous 
recevions toutes les félicitations de l'as- 
semblée sur l'accueil favorable que nous 
avions eu de la déesse et même de son 
fils ; car ses blessures sont encore des fa- 
veurs. Nous parcourûmes de nouvelles 
parties des jardins et des bosquets après 



96 SONGE 

qu'on nous eut revêtus de robes blan- 
clies : les nymphes et Polia étaient cou- 
ronnées de fleurs; j'en manquais seul: 
toutes se mirent donc à cueillir de pe- 
tits bouquets ; Polia les tressait avec art , 
et bientôt je reçus d'elle un présent si 
flatteur ; elle le noua de ses cheveux et 
le posa doucement sur ma tête , après 
l'avoir pressé sur son sein : je lus mon 
bonheur dans ses yeux ; elle m'assura 
du sienpar un regard plus doux encore. 
Nous marchions à travers mille arbustes 
fleuris , sans trop les appercevoir , et 
nous arrivâmes près d'une source pure 
et claire qui s'échappait au travers des 
rochers de marbre blanc que recouvrait 
une tendre mousse à laquelle se mariait 
la camomille et la pervenche; on voyait 
aussi quelques joncs élevés qui cou- 
vraient de leur ombre diverses touffes 
d'orangers et de citroniers non en bon- 



DE POLIPHILE. 97 

les, arrondis et captifs, dans une caisse 
équarrie avec peine , et que le fer avait 
assujettie , mais libres , irréguliers , s'a- 
gitant , se courbant sous l'effort du zé- 
phyr , et tels que la nature les lit naître 
et fleurir à Cythere , à Paphos , et dans 
la fertile Ausonie ; au-dessus de leur 
feuillage embaumé de hauts palmiers se 
balançaient dans l'air , et leurs branches 
flexibles arrondies en demi-cercle con- 
trastaient avec de noirs cyprès , qui non 
loin de là s'élevaient en pyramide, et 
dont la cime semblait se perdre dans 
les nues ; souvent on les voyait s'incli- 
ner en cédant aux aquilons, s'arrêter 
dans leur balancement pour toucher 
leur feuillage, et l'on eut dit que par ce 
léger attouchement le ciel et la terre se 
transmettaient les ordres des dieux im- 
mortels et les décrets immuables du 
destin. 

^ 9 



9» SONGE 

Mille oiseaux célébraient par leur 
chant ce contact amoureux, et faisaient 
retentir du nom d'Adonis les échos en- 
vironnants : tout près de là un berceau 
d'or, des myrtes fleuris et des roses om- 
brageaient son tombeau. Nous nous en 
approchâmes respectueusement et en 
silence ; car le silence et la paix sont 
amis des tombeaux ; quiconque oserait 
les troubler et leur ravir ces biens de- 
viendrait sacrilège. 

Des marbres précieux , une riche 
mosaïque formaient le pavement et l'en- 
ceinte de ce lieu solitaire où reposait le 
chasseur jadis célèbre par sa beauté , par 
son malheur , mais sur-tout par le ten- 
dre sentiment qu'il sut inspirer à la 
déesse de Cythere. 

Divers traits de sa vie étaient expri- 
més en bas-relief sur ce monument ; la 
jalousie de Mars , l'origine des roses , 



DE POLIPHILE. 99 

le bain de Vénus , se voyaient sur ses 
faces : une d'elles était réservée à re- 
tracer la mort de ce beau berger, au 
moment où, blessé par un sanglier fé- 
roce , il expirait et gisait étendu , atti- 
rant les regrets de tous les bergers des 
environs ; autour de lui étaient ses 
cbiens fidèles , également victimes de 
la fureur du monstre qu'il avait percé 
de ses traits. 

Vénus accourait au milieu de ses 
nympbes, mais ni ses soins ni ses lar- 
mes ne pouvaient rendre à la vie le 
plus beau des mortels qui subissait ain- 
si la rigoureuse loi du destin. Un grou- 
pe d'une rare perfection placé sur le 
tombeau attirait tous les regards : il 
était taillé dans une sardoine onix orien- 
tale, et représentait Vénus allaitant son 
fils ; les tons rosés de la pierre ajoutaient 
à la vérité de la représentation, et l'on 



loo SONGE 

croyait voir ce sein délicat repousser 

par son élasticité la pression du jeune 

enfant. 

Sur le socle on lisait ces vers : 

Pour pleurer Adonis et son funeste sort 
Nourris-toi , cher enfant , des larmes de 

ta mère , 
Et rends-lui, s'il se peut, dans sa douleur 

amere , 
L'image du berger dont tu causas la mort. 

Les nymphes nous dirent que tous 
les ans, le dernier jour du mois d'avril, 
elles se rendaient avec la déesse et son 
fils dans ce lieu consacré , pour y con- 
soler les mânes d'Adonis par une fête 
funéraire et des cérémonies saintes ; on 
couvre le tombeau des fleurs qui nais- 
sent à l'entour, on dépouille le myrte 
et les rosiers; mais dès le lendemain, 
premier de mai , ajoutèrent-elles , nous 



DE POLIPHILE. loi 
revenons , et les roses ont déjà repous- 
sé ; elles ont perdu leur couleur pur- 
purine et sont toutes blanches : huit 
jours après toute la cour de Ténus et 
Vénus elle - même viennent recueillir 
les l'Oses éparses sur le tombeau , et , 
après en avoir fait trois fois le tour, les 
jettent dans l'eau de la fontaine, dont 
le courant les emporte avec rapidité ; 
ainsi coulent les jours heureux : après 
cette cérémonie la déesse se plonge dans 
l'eau , puis va répandre des larmes sur 
le monument de son cher Adonis : l'A- 
mour porte dans une coquille le sang 
qu'elle répandit alors que, volant à son 
secours, elle fut piquée par un rosier , 
ce qui teignit les fleurs de cet arbuste : 
lebouquet dont Cupidon se servit pour 
essuyer alors les larmes de sa mère est 
éffalement conservé dans toute sa frai- 



I02 SONGE 

cheur , et ne se flétrit jamais : à peine 
le sang de Vénus est-il déposé sur le 
tombeau que toutes les roses du ber- 
ceau se colorent du plus vif incarnat : 
nous célébrons toutes ce miracle par 
des hymnes saints , par des jeux et des 
danses : l'indulgente Vénus nous ac- 
corde en ce jour toutes les grâces que 
nous sollicitons auprès d'elle. 

Après avoir examiné ces lieux dans 
le plus grand détail nous nous assî- 
mes sur l'herbe fleurie : les nymphes 
nous entourèrent : après qu'elles nous 
eurent entretenus quelque temps de 
leurs joyeux propos, l'une d'elles, nom- 
mée Polyoremene ou Curiosité^ pria 
Polia de lui apprendre l'histoire de sa 
naissance et de nos amours. 

Polia rougit , me regarda, et laissant 
échapper un profond soupir qui vint 



DE POLIPHILE. io3 
répondre à mon cœur, commença ainsi 
l'histoire abrégée dont le second livre 
se compose. 

FIN DU LIVRE PREMIER. 



LIVRE SECOND. 



CHAPITRE I. 

HISTOIRE DE POLI A. 

J_i E vif désir que j'ai de vous satisfaire, 
nymphes divines , me fait céder à vos 
instances et prendre la parole : comme 
faible et timide mortelle j'ai droit à 
votre indulgence , et votre esprit sup- 
pléera facilement à tout ce qui peut man- 
quer de grâces à mon discours. 

Et toi , fontaine sainte, sur les rives 
de laquelle nous sommes réunis , toi 
qui réfléchis avec tant de vérité tous les 
objets qui t'environnent , je t'invoque; 



io6 SONGE 

seconde ma mémoire , et fais que mon 
récit soit aussi vrai, aussi pur que les 
images répétées par le crystal de ton 
onde : pardonne si la vue de ta liquide 
surface excite ma douleur et fait couler 
mes larmes ; mais elle me rappelle les 
malheurs de ma race et la punition de 
ceux à qui je dois mon origine ; la co- 
lère ou plutôt la justice des dieux qu'ils 
avaient offenses les métamorphosa en 
ruisseaux et en fontaines , ainsi qu'il 
arriva à la malheureuse Dircé ' . 



( 1 ) Zétlius et Amphlon attachèrent cette 
malheureuse princesse à la queue d'un 
taureau sauvage pour satisfaire à la fu- 
reur de leur mère Antiope , que le roi 
Lycus , leur père, avait répudiée pour 
épouser Dircé. Le même sort échut à la 
belle Arétbuse en fuyant la poursuite du 
fleuve Alphée , qui devint épris de ses 



DE POLIPHILE. 107 
La vérité de l'histoire , vous le savez, 
belles nymphes, est toujours dans les 
plus anciens temps enveloppée des nua- 
ges de la fable; ne vous étonnez donc 
pas si j'ai besoin d'y recourir pour 
commencer le récit que vous exigez 
de moi ^ . 

On sait que la famille de Lelius était 
illustre chez les Romains alors qu'ils 
gouvernaient le monde ; leurs vertus , 

charmes en la voyant se baigner dans ses 
eaux , ainsi qu'à la sensible Biblls , à la 
belle Egérie , à la sensible Galatbée , et à 
tant d'autres. 

(1) Le lecteur n'oubliera point que le 
titre de Songe peut autoriser le mélange 
d'histoire antique et moderne , de mytho- 
logie , etc. dont le second livre est com- 
posé , ainsi que le premier ; c'est la ma- 
nière de l'auteur et un peu celle du siècle, 
que le traducteur a dû conserver. 



io8 . SONGE 

leurs hauts faits les avaient élevés aux 
premières dignités. Chez ce peuple ma- 
gnanime un certain Leliiis Sjrlinis fut 
donc envoyé par le sénat en qualité de 
consul dans le pays que l'on nomme 
aujourd'hui /fl Marche de Trévise^ et 
qui alors était distingué par le nom de 
la Grande Montagne. Un riche et puis- 
sant seigneur, nommé Titus Biitani- 
chiiis , gouvernait alors cette contrée : 
il n'avait de sa femme Roa Pia qu'une 
seule fille , mais elle était d'une beauté 
ravissante et douée de toutes les grâces 
comme de toutes les vertus ; on la nom- 
mait Trîvise Calardie: elle épousa le 
consul Lelius, et eut pour dot cette 
dixième partie de la contrée vénitienne, 
pays fertile , environné de montagnes 
boisées , et arrosé d'une infinité de sour- 
ces ; l'agréable et l'utile embellissaient 
ce séjour. 



DE POLIPHILE. 109 
Le mariage fut célébré avec pompe 
et magnificence , on y pratiqua les cé- 
rémonies d'usage , on n'oublia pas d'y 
invoquer les déesses Hygie et Lucine 
pour se les rendre favorables ; elles 
exaucèrent les vœux de ce couple illus- 
tre ; plusieurs enfants des deux sexes 
en furent les heureux fruits. 

L'aîné fut nommé Lelius Maunis 
à cause de son teint basané , le second 
Lelius Alcyoneiis , le troisième Le- 
lius Tipula , le quatrième Lelius Nar- 
ùonius^ et le dernieT Lelius Musilicre. 
Les filles eurent la beauté en par- 
tage ; on les prenait pour des divinités 
descendues sur la terre. L'aînée s'appe- 
lait Morgane , la deuxième Quincie , 
la troisième Septimie , la quatrième 
Alimbrica , la cinquième Astorge , la 
sixième Me//w/e: les parents, trop fiers 
2. 10 



iio SONGE 

de cette beauté , oublièrent d'en rappor- 
ter la cause aux dieux; ils les outra- 
gèrent même par un excès d'orgueil qui 
attira sur eux la colère de Vénus et les 
revers de la fortune inconstante. 

Ils eurent la témérité de permettre , 
peut-être même de conseiller qu'on 
érigeât un temple à Morgane^ et de 
souffrir qu'on l'y adorât sous le nom 
de la déesse de la Beauté : cette fille 
si vaine s'y rendait à certains jours de 
fêtes , et là recevait l'encens des cré- 
dules mortels; on accourait des envi- 
rons au temple de la fée ou de Vénus 
Morgane. Les dieux irrités de cette au- 
.dace sacrilège pulvérisèrent le temple 
et le palais qui en était voisin ; il en re- 
tint le nom de Casa Carhona en mé- 
moire de cette punition. Quant à Mor- 
gane et à ses sœurs elles furent chan- 



DE POLI PHI LE. 111 
gées en fontaines, et leurs eaux s'écou- 
lant avec rapidité vers leurs tristes pa- 
rents les inondèrent et les enveloppè- 
rent en les touchant dans leur méta- 
morphose. 

Musilitre , le dernier des garçons , 
lut transformé en un petit ruisseau qui 
passe auprès des murs à'^ltino^ et va 
se réunir à son père ; ce petit fleuve qui 
arrose aujourd'hui toute cette contrée 
a retenu le nom de Sile de celui de Le- 
lins Sylirns. Quant aux deuxième et 
troisième fils, Alcyon fut changé en 
oiseau d'un superbe plumage, et con- 
serva son nom : tipula est un petit ver 
à mille pieds , qui va toujours courant 
le long des ruisseaux et des fontaines 
pour y chercher son père , son frère , et 
ses sœurs. 

Il n'échappa de cette punition ter- 
rible que Leliiis Maurus , l'aîné de sa 



112 SONGE 

race , lequel étant un jour invité par 
ses cousins, les seigneurs d'Altino , à 
quelques cérémonies funèbres qni se 
célébraient près de la porte dite porte 
des Mânes ^ parcequ'on avait coutume 
d'y ensevelir les morts , demeura peu 
après la cérémonie avec des jennes gens 
de son âge ; en s'avaucant dans le pays 
ils se trouvèrent près d'une tour qui 
servait de phare auprès de la mer et 
qu'on nommait Turlcelle ^ . 

Des corsaires qui y étaient relâchés 
enlevèrent ces jeunes gens et les con- 
duisirent de force avec eux dans une 
ville de l'Abruzze, dite aujourd'hui 
Teramo , et les vendirent à nn gentil- 
homme nommé Théodore , qui les fit 
élever et instruire avec soin , recon- 



(i) La ville de Turicello est actuelle- 
ment bâtie en ce lieu. 



DE POLIPHILE. iiS 
naissant en eux des qualités au-dessus 
du vulgaire ; il adopta même Leliiis 
Maurus pour son fils , et le destina à 
l'état militaire pour lequel ce jeune 
homme avait un goût décidé : il égalait 
ses ancêtres en bravoure , et bientôt il 
se fit connaître par des actions d'éclat 
dont le bruit parvint jusqu'au sénat 
de Rome qui voulut l'en récompenser 
dignement; il fut donc nommé gou- 
verneur de son pays natal , et , sous le 
nom de Calo JUaitro , ou du beau 
Maure , fut chargé de le préserver de 
l'invasion des corsaires et des brigands 
qui infestaient les provinces romaines 
lors de la décadence de l'empire : cet 
habile capitaine en purgea le pays, s'y 
établit, et lui donna son nom de Calo 
Mauro , fit ériger une ville sur les bords 
du Sile en l'honneur de sa mère Tré- 
vise , et la peupla des habitants du Col 
lo. 



ii4 SONGE 

Tanrisano : elle devint florissante ; il 
fit long-temps exéenter ses lois justes, 
et y mourut regretté généralement. 

Ce petit état ayant perdu son chef 
habile et considéré , fut peu après dé- 
chiré par des divisions intestines , et 
resta enfin sous la domination d'un des 
fils de Calo Mauro , le noble seigneur 
Lyon Marin ' , qui la gouverne aujour- 
d'hui. C'est de ce père illustre que je 
suis née ; il me donna une éducation 
convenable à son rang ; j'eus le nom 
de Lucrèce , cette Romaine veinueuse 
qui se donna la mort ; et je commençai 
à sortir de l'enfance en l'an 1 462 : déjà 
mon père était mort , et j'étais maîtresse 
absolue de moi-même. Je me rappelle 
qu'un jour où le soleil du matin dorait 
de ses rayons la plus belle contrée, 

(1) Ou de Saint-Marc. 



DEPOLIPHILE. ii5 
j'étais à ma fenêtre , et je tressais mes 
longs cheveux , lorsque Poliphile passa 
par hasard sur le chemin qui bordait 
notre palais ; il me parut frappé de la 
fraîcheur de ma jeunesse , et me fit re- 
marquer par son air d'étonnement lors- 
que j'ajustais mes tresses sur le sommet 
de ma tête, qu'en effet la nature m'avait 
douée de quelques attraits ; je n'y avais 
fait jusqu'alors aucune attention ; ce 
sont toujours les yeux d'un amant bien 
épris qui enseignent à l'innocente beau- 
té le pouvoir de ses charmes. 

Je compris donc que j'avais pu plaire 
à ce cavalier ; mais mon cœur alors in- 
sensible ne reçut point le même coup 
dont Poliphile se sentit frappé; je re- 
voyais passer avec indifférence celui 
qui ne me regardait plus qu'avec admi- 
ration , et dont je faisais déjà le tour- 
ment , hélas ! sans le savoir. 



ii6 SONGE 



CHAPITRE II. 



X E s V OE U X. 



Vous saurez , belles uymplies , si la 
continuation de mon récit peut tous 
être agréable, qu'une maladie conta- 
gieuse vint désoler notre contrée : elle 
y fit de funestes ravages ; j'en fus atta- 
quée l'une des premières, alors que ce 
venin infectait l'air avec le plus de fu- 
reur. Tout fuit ou meurt autour de moi , 
et ma bonne , ma tendre nourrice seule 
eut le courage et l'amour de se dévouer 
pour tenter de m'arracber au trépas : 
pendant plusieurs jours je fus privée de 
la lumière , et je perdis l'usage de mes 
sens ; et lorsque par intervalle la raison 
me revenait j 'adressais mes vœux à la 



DE POLIPHILE. 117 
chaste Diane , et lui demandais avec fer- 
veur la fin de mes douleurs. Impruden- 
te ! sait -on ce que c'est que des vœux 
formés dans la tendre jeunesse ? Je crus 
me la rendre plus favorable en pronon- 
çant celui de lui appartenir si je pouvais 
revenir à la vie. La cruelle déesse accepta 
mon offrande ; peu de jours après je fus 
mieux , et bientôt entièrement guérie. 
Il fallut accomplir mon vœu : je me pré- 
sentai au temple de Diane avec plu- 
sieurs de mes compagnes qui lui avaient 
ainsi que moi souvent offert des sacri- 
fices, bien résolue de renoncer pour ja- 
mais au monde , et de vivre paisible à 
l'ombre des autels, si la paix peut exis- 
ter où n'est pas la liberté ! 

Plus d'un an s'était passé ; Polipbile 
ne m'avait point appercue , et il ne sa- 
vait ce que j'étais devenue; àpeinejeme 
me rapjielais moi-même de l'avoir vu : 



ïi8 SONGE 

cependant l'amour tyrannisait son 
cœur, mon image était toujours pré- 
sente à sa pensée, et, soit hasard, soit 
effet de ses vives recherches , il se trouva 
dans le temple de Diane le jour même 
où j'allais prononcer mes vœux : il 
éprouva le coup le plus sensible en 
apprenant que j'allais me consacrer à 
la déesse ; mais le plaisir qu'il eut de 
m'avoir retrouvée conibaitait cepen- 
dant sa douleur , et il ne pouvait s'em- 
pêcher de concevoir l'espérance de me 
ravir à ces autels glacés. 

Il me regardait dans une espèce de 
ravissement , et ne quittait point les 
yeux de dessus mes longs cheveux épars, 
cette parure simple et naïve qu'il se 
rappelait si bien de m'avoir vu déployer 
avec innocence le jour où par hasard il 
m'apperçut pour la première fois. 

Je prononçai , sans hésiter , le vœu 



DE POLIPHILE. 119 
•fatal, et fus long-temps sans me mon- 
trer au temple et sans que Poliphile put 
m'y voir, quelque tourment qu'il se 
donnât pour y parvenir : mais que ne 
peuvent la constance et l'amour ! Il ne 
se rebuta point de mille tentatives in- 
fructueuses; et un jour que seule j'étais 
descendue au temple pour y prier, je le 
vis entrer pâle et défait, comme si la 
mort eût déjà marqué sa victime. 

Je frémis à son aspect ; mais ce n'était 
point la pitié qui me touchait , j'étais 
plus indignée de son audace. 

Tremblant, il s'approcha de moi, et 
d'une voix faible et mal assurée , au 
nom des dieux , madame , secourez un 
malheureux, me dit-il : ma vie et ma 
mort sont entre vos mains ; mais don- 
nez-moi l'une ou l'autre ; et s'il faut que 
je meure, si vous l'ordonnez ainsi, je 
mourrai content après en avoir reçu 



t20 SONGE 

l'ordre de vous : mais si vous consentez 
que je vive , c'est m'ordonner de con- 
sacrer à vos divins appas mon existence 
entière , et je me dévoue à jamais 
aux autels de l'Amour , dussiez - vous 
rester pour toujours attachée à ceux de 
l'insensible déesse des forêts ; mais vos 
yeux n'annoncent point la cruauté; 
pourrait - elle habiter dans votre ame? 
Disposez donc de moi, divine Polia; 
ordonnez de mon sort. 

J'entendis ce discours sans en être 
touchée, offensée au contraire qu'un 
homme eût osé me parler et troubler 
l'asile religieux que j'avais choisi ; je 
me levai et le laissai sans réponse. 

Le lendemain mêmes prières et même 
indifférence. Polia, me dit-il, j'ai promis 
de mourir pour vous ; cette promesse 
ne sera point vaine , et vous perdez en 
moi le plus fidèle amant. En disant ces 



DE POLIPHILE. 121 
paroles il tomba sans connaissance à 
mes pieds ; je n'entendais plus que de 
faibles soupirs : mais mon cœur insen- 
sible et glacé n'éprouva d'autre senti- 
ment que la peur de me trouver seule 
en ces lieux. Je m'enfuis donc sans être 
attendrie, mais du moins très épou- 
vantée. 



SONGE 
CHAPITRE III. 

liE CONSEIL. 

JVl I L L E pensées diverses agitaient mes 
esprits ; tantôt je persistais dans mon 
indifférence, et tantôt je craignais que 
poussée à l'excès elle ne devînt crimi- 
nelle : malgré la protection de Diane 
que je devais avoir acquise par mon dé- 
vouement à son culte, je commençai à 
soupçonner que je pouvais avoir offensé 
quelque au tre divinité . J'étais dans cette 
cruelle incertitude lorsque traversant le 
vaste enclos du temple je me sentis en- 
traînée par un violent tourbillon qui 
me fit perdre haleine , et me transporta 
au fond d'une épaisse forêt hors du ter- 
ritoire sacré de Diane : l'obscurité la 



DE POLIPHILE. 123 
plus grande y régnait ; mais bientôt elle 
fut dissipée devant moi par nn char de 
feu que je vis s'avancer lentement à quel- 
que distance. 

Quel fut mon étonnement de voir 
qu'il était traîné par deux jeunes filles 
qu'un enfant ailé y tenait attachées , et 
qu'il contraignait de marcher à travers 
les épines et les sentiers fangeux en les 
frappant et les brûlant avec la torche 
dont il était armé ! Les malheureuses 
me semblaient au désespoir , et l'Amour 
menaçant, leur montrant les rochers 
qu'il les contraignait de gravir , leur 
criait : Voilà l'image de vos cœurs ; 
maintenant , belles insensibles , il faut 
les creuser par vos larmes. 

En effet elles gémissaient, et des lar- 
mes ameres en arrosaient les aspérités ; 
leurs pieds ensanglantés y marquaient 
la trace de leurs pas , et leurs voix épui- 



ia4 SONGE 

sées se refusaient à répéter encore les 
cris de la douleur. Elles arrivèrent enfin 
près d'un antre sauvage ; c'est là que je 
m'étais retirée : tout-à-coup je vis s'é- 
lancer du creux de ces rochers plusieurs 
monstres furieux , terribles hôtes des 
forets , lions , hyènes , et panthères , 
des aigles affamés , de cruels vautours, 
qui dans un moment se partagèrent ces 
malheureuses victimes. Périsse ainsi 
tout être indifférent ! prononça le ter- 
rible enfant , qui disparut aussitôt , lais- 
sant son char de fen se dissiper par une 
effrayante détonation, dont le choc im- 
prévu me rejeta sous le portique hospi- 
talier d'où le tourbillon m'avait enlevée. 
Je regagnai ma cellule en tremblant ; 
mais des songes affreux m'y retraçaient 
sans cesse tous ces spectres dévorants 
qui venaient de faire leur pâture des 
filles rebelles de la forêt , et je poussais 



DE POLIPHILE. 125 

sur leur malheur de longs gémissements. 
Ma sensible nourrice sommeillait près 
de moi ; elle entendit mes soupirs et 
mes cris , et son cœur alarmé vint ras- 
surer le mien. — Qu'avez -vous, mon 
enfant.»' contez-moi vos chagrins; quel 
songe affreux a troublé vos sens émus? 
soyez plus calme, vous avez une amie : 
j'appaisai tant de fois les cris de votre 
enfance ; je suis toujours la même , et 
peut-être trouverez-vous en mon sein 
la consolante paix qui semble vous fuir. 
Une nourrice est encore une mère ' ; 



(i) On se rappellera combien les nour- 
rices étaient considérées dans l'antiquité , 
quel empire elles conservaient sur leurs 
élevés alors même qu'ils étaient parvenus 
à un âge avancé et aux premières dignités ; 
elles habitaient les palais , et mangeaient 
à la table des rois. Homère en fournit 



126 Songe 

elle prend sur nous l'ascendant le plus 
fort : combien nous lui devons d'amour 
et de reconnaissance ! comme sa patien- 
ce et ses soins, sa tendresse est inépui- 
sable. Je me jetai dans ses bras , j'y 
pleurai, et sans aucun déguisement je 
lui racontai tout , excepté cependant la 
mort de Poliphile ; je n'osai m'avouer 
criminelle à ce point. Je retrouvai la 
douce consolation dont mon cœur avait 
tant besoin. Mon enfant , me dit-elle , 
Vénus et l'Amour sont offensés ; la na- 
ture a ses droits ; la sagesse n'est point 
l'insensibilité , et l'austère Diane , en 
vous dictant ses lois, vous ordonna 
d'être pure et cbaste comme elle, mais 
non d'être inbumaine : la vertu qui com- 



plus d'un exemple. Ce sont ces mœurs 
simples et douces que l'auteur du Songe 
a voulu retracer. 



DE POLIPHILE. 127 

patit aux maux de ses semblables est , 
selon les lumières de ma faible raison , 
ou plutôt selon la voix de mon cœur, 
la seule vertu que les mortels doivent 
pratiquer, la seule que puisse exiger la 
justice des dieux. Voyez ce qu'une douce 
parole apporte de soulagement à votre 
ame blessée ; et cette douce parole on 
vous la demandait en mourant à vos 
pieds , on vous la demandait pour fa- 
veur unique ; vous l'avez refusée , 
cruelle enfant! 

Repentez-vous , ma fille, peut-être il 
sera temps encore de fléchir le courroux 
devenus que vous avez bravée. 



128 SONGE 

CHAPITRE IV. 

LA PERSUASION. 

JN Y M p H E S divines , l'éloignement que 
je montrais pour le culte de Vénus ne 
doit point vous surprendre, puisque je 
m'étais vouée moi-même à celui de la 
chaste Diane. Il fallait rompre mes 
vœux, et ma bonne nourrice eut besoin 
de toute son éloquence, et sur -tout 
d'exciter toute ma tendresse et ma re- 
connaissance envers elle pour m'y dé- 
terminer : elle me rappela que tout dans 
la nature était soumis à l'Amour ; que 
les dieux , même les plus puissants, ne 
pouvaient s'en défendre ; qu'ainsi vou- 
loir lui résister était aller contre leur 
volonté ; que tôt ou tard l'Amour ou- 
tragé punissait les coupables. 



DE POLIPHILE. 129 
Songez, me disait-elle encore, chef- 
d'œuvre de beauté , que sans doute ce 
dieu a du compter sur vous pour étendre 
son empire , et que vous trahissez ses 
desseins en vous refusant à ses ordres. 
La persuasion se glissait doucement 
dans mon cœur : quelle belle peut ré- 
sister à des discours flatteurs ? Elle eut 
aussi recours au pouvoir de l'exemple, 
et me raconta l'histoire de cette belle 
dédaigneuse % fille prude et tîere,qui, 
après avoir dédaigné l'hommage des plus 
beaux jouvenceaux, finit par épouser 
un malotru. Elle n'oublia pas non plus 
la métamorphose de la belle Méduse, sa 
coupable indifférence punie par la rage 
et par le changement de ses cheveux en 
reptiles venimeux , dont le sifflement 

(i) Que le hou La Fontaine a depuis 
rajeunie dans ses Fables. 



i3o SONGE 

effrayait tous ceux qu'elle voulait at- 
tirer- 
La jeunesse, me répétait-elle encore, 
est la saison des amours , comme le prin- 
temps est la saison des fleurs ; il faut 
la traverser pour obtenir les doux 
fruits de l'automne : ainsi le veut la 
puissante nature , et si je n'avais suivi 
ces lois, ma fille, 6 ma chère fille ! vous 
n'auriez point de mère, point d'amie, 
et je n'aurais pas le bonheur de vous 
presser aujourd'hui dans mes bras. 

Craignez enfin, craignez ces présages 
funestes que vous venez d'éprouver dans 
vos songes , ce sont des avis souvent 
envoyés par les dieux ; ne les dédaignez 
pas, fille imprudente; et si vous ne 
m'en croyez point , allons, pour écla î rc ir 
vos doutes , allons consulter l'oracle , et 
rendons-nous au temple de Vénus. La 
sainte prêtresse ne s'y refusera point 



DE POLIPHILE. i3i 
à nous révéler le plus sûr moyen de flé- 
chir le courroux de la déesse aimable 
qui voit à ses pieds chaque jour les mor- 
tels et les dieux. 



t32 SONGE 



CHAPITRE V. 

LA RÉSURRECTION. 

Après que ces conseils eurent versé 
sur mon cœur un baume consolateur, 
je le sentis s'attendrir, et je prévis que 
l'amour allait y succédera cette coupa- 
ble indifféreuce dont l'excès causerait 
le deuil de la nature entière : si , d'un 
côté, je me rappelais les aventures fu- 
nestes de Didon abandonnée par Énée, 
de Phillys expirant pour Démophon , de 
Pyrame et Thisbé , la mort de Byblis 
changée en fontaine , les regrets de la 
nymphe Écho , les malheurs causés par 
Hélène , enfin les terribles vœux qui me 
consacraient à Diane ; de l'autre je com- 
mençais à sentir mon cœur s'échauffer, 



DE POLIPHILE. i33 
et le flambeau d'amour dissiper par sa 
puissante flamme les froids calculs de 
la raison ; je vis les traits du mourant 
Poliphile me demandant un mot, un 
soupir de pitié que j'avais eu l'inhuma- 
nité de lui refuser, et je pensais que 
peut-être il gisait encore sur le marbre 
glacé du temple. J'y courus donc, et je 
le trouvai au même lieu étendu sans 
mouvement , et d'une pâleur mortelle : 
émue jusqu'au fond de l'ame de ce cruel 
spectacle , je devins pâle , tremblante , 
et me mis à verser un torrent de larmes ; 
puis je tombai moi-même évanouie sur 
son sein. Bientôt après je revins à moi 
par la sensation du Froid que j'éprou- 
vai , tandis que la chaleur de mon sang 
parvint jusqu'à celui de Poliphile , et lui 
donna sans doute une légère impulsion 
de mouvement. 

Je poussai de longs et pénibles san- 

2. i% 



î34 SONGE 

glots ; et comme j'appuyais ma main sur 
sa poitrine pour m'aider à me relever, 
je crus sentir un doux frémissement : la 
curiosité , l'espoir , le désir de le rap- 
peler à la vie me firent y porter de nou- 
veau la main ; ô surprise ! 6 bonheur ! 
le mouvement s'accéléra, sa poitrine se 
souleva, j'entendis un faible soupir, et 
le mourant ouvrit les yeux. Je soulevai 
doucement sa tête, et la pressant contre 
mon sein je l'arrosai de larmes de joie , 
et lui dis affectueusement en le pressant 
dans mes bras: Vivez, bon et sensible 
jeune homme , et si le tendi-e intérêt de 
Polia peut adoucir vos tourments , si 
son amitié même est nécessaire à voti'e 
bonheur, je répare en ce moment tous 
mes torts envers vous , et je suis pour 
la vie l'amie de Poliphile. En pronon- 
çant ces derniers mots je baisai son front 
tendrement, et ce baiser le rendit à la 



DE POLIPHILE. i35 

vie ; il reprit ses forces, ses yeux s'ani- 
mèrent , ses joues se nuancèrent du co- 
loris des roses , et je lui entendis pro- 
noncer dans un transport de joie inex- 
primable et répéter cent fois le nom de 
Polia. 

Cette joie , hélas ! fut de courte durée : 
un grand cri se fit entendre , les voûtes 
en retentirent , l'écho long-temps le ré- 
péta , cent voix aussitôt le redirent, et 
j'entendis ces mots foudroyants : Juste 
ciel ! le temple est profané. La grande 
prêtresse s'avança avec toutes les no- 
vices mes compagnes ; elles nous acca- 
blèrent tous deux de reproches amers , 
et sans vouloir rien entendre nous traî- 
nèrent hors du sanctuaire , tandis que 
d'autres purifiaient avec l'eau lustrale 
la trace de nos pas. Mes amies , mes 
fidèles compagnes étaient celles qui me 
traitaient avec le plus de rigueur; mais 



i36 SONGE 

je démêlai dans leurs yeux , à travers 
le mépris insultant , la fureur de la ja- 
lousie. 

Poliphile soutenait mes pas chance- 
lants, et il essayait de calmer par l'ex- 
pression de ses regrets mon désespoir 
affreux. C'est ainsi que nous arrivâmes 
aux limites du territoire sacré de Diane , 
où nous poussèrent ces prétresses fu- 
rieuses qui maudissaient Vénus el les 
amours. 

Après que nous eûmes marché quel- 
que temps , Poliphile se jeta à mes pieds , 
me jura un amour éternel ; et moi , ab- 
jurant mes vœux insensés, je promis, 
je jurai de payer ses feux du plus tendre 
retour: il me conduisit jusqu'aux portes 
de la ville, où nous nous sépai'âmes, et 
je regagnai lentement le palais de mon 
père, le cœur plein de regrets , d'amer- 
tume, et d'amour; l'image de Poliphile 



DE POLIPHILE. i37 
m'y accompa^ait , et courant à mon 
appartement je me hâtai Je broder les 
traits chéris de mon amant, sa lettre, la 
mienne , et tous les nœuds enchanteurs 
qui déjà nous unissaient. Ah ! sans 
doute l'Amour conduisait ma main, car 
jamais ouvrage aussi parfait n'avait paru 
sur mon métier , et je vis même, à mou 
grand étonnement , que l'aiguille qui 
me servait se couvrait par en haut d'un 
duvet azuré , et prenait la forme d'une 
flèche. A l'instant aussi disparut une 
petite statue de Diane en ivoire , d'un 
ouvrage parfait, qui était dans un char 
attelé de deux cerfs agiles , chef-d'œuvre 
de Miron, et que mon père avait retiré 
de son trésor pour m'en faire un présent. 
Comme j'étendais les bras en voulant 
l'arrêter, je le vis aussitôt remplacé par 
un autre char brillant traîné par deux 
colombes que conduisait une charmante 
a. 12. 



i38 SONGE 

divinité couronnée de roses : l'Amour 
la précédait ; il portait un flambeau ; 
mais , ô nouveau prodige ! ce flambeau 
s'alluma ; il en sortit un nuage épais qui 
remplit ma chambre peu-à-peu ; il se 
dissipa , la laissa parfumée d'odeur de 
myrte et d'encens d'Arabie, et bientôt 
j'appercus le plancher luisant tout jon- 
ché de myrtes et de branches de rosiers. 
Je ne doutai plus alors par ces prodiges 
que l'Amour et sa mère ne m'eussent 
protégée et garantie du courroux de 
Diane, et que la protection de ces nou- 
veaux pénates ne me fut assurée ; je 
sentis bien encore au feu qui consumait 
mon cœur qu'ils n'étaient que trop les 
maîtres de la maison. 

Je fis aussitôt le vœu d'offrir à ces 
hôtes nouveaux un pompeux sacrifice, 
et me dépouillant des habits que je por- 
tais j'en mis d'autres à la hâte , et me 



DE POLIPÎÏILE. i39 

rendis au temple de Vénus accompa- 
gnée de ma fidèle nourrice. Nous de- 
mandâmes la prêtresse , qui déjà était 
instruite de toutes mes aventures , et 
sans doute elle avait eu part aux pro- 
diges qui venaient de me frapper d'é- 
tonneraent ; elle me serra dans ses bras : 
Les dieux veillent sur vous, belle Polia, 
s'écria-t-elle ; venez, je reçois des ser- 
ments qu'ils exigent, et je vous dégage 
en leur nom de tous ceux que vous aviez 
si inconsidérément prononcés : je vais 
à l'instant recevoir aussi ceux du tendre 
Poiiphile. 



1 4o SONGE 



CHAPITRE VI. 

LE REPENTIR. 

Jto l I p h I l e , obéissant aux ordres de 
la prêtresse qui l'avait mandé , arriva 
bientôt ; et sa vue me remplit de trouble 
et de plaisir : mes yeux se fixèrent sur 
les siens, et ce trouble augmenta. Lors 
saluant avec respect la prêtresse , il lui 
tint ce discours : 

<t Interprète des dieux, daignez rece- 
voir les vœux du plus sensible amaut ; 
je viens cbei^cher dans ce temple au- 
guste un soulagement aux maux que j'ai 
soufferts : vous qui commandez en ces 
lieux saints, faites que j'obtienne de la 
déesse ce que mon cœur sollicite avec 
ardeur, et ce qu'il mérite par sa fidélité; 



DE POLIPHILE. 141 
faites que celui de cette belle inhumaine 
reçoive des mains de l'Amour le même 
trait qui m'a soumis à son empire; 
qu'elle aime enfin, tous mes tourments 
vont cesser ; qu'elle connaisse par iuoi 
le charme et tout le prix d'une tendre 
union : dissipez cet éloignement quejus- 
qu'ici sa vertu farouche a montré pour 
cet engagement si doux que réclame la 
nature ; elle ne fit son chef-d'œuvre de 
Polia que pour mieux inspirer le sen- 
timent le plus parfait qu'ait pu créer 
l'Amour. L'Amour lui-même n'alluma 
dans mon cœur une flamme si pure que 
pour en faire l'hommage à la plus belle ; 
mais , hélas ! que serait la beauté sans ce 
puissant attrait qu'elle reçoit du fils de 
la déesse ? Galathée fut aussi belle en 
sortant des mains du divin Pygmalion ; 
mais Galathée sans l'Amour n'était 
qu'une statue, qu'un marbre inanimée 



i4a SONGE 

Pygmalion invoque Vénus , et le flam- 
beau de l'Amour approché de ce marbre 
insensible en fit une déesse. C'est la 
même faveur que je demande aujour- 
d'hui à vos pieds : tant d'appas , il est 
vrai , ne sont point mon ouvrage ; mais 
le premier j'appercus en bouton cette 
rose naissante , et si sa vie n'est que le 
court espace de quelques instants , de- 
vront-ils s'écouler sans qu'elle ait connu 
l'amour » ? Je l'avouerai , la douceur de 
Poliphile, son maintien modeste, sa 
touchante éloquence, et tant de sensi- 
bilité qui la caractérisait sur-tout, me 
faisait désirer que ses vœux fussent 
exaucés : le souvenir de l'état cruel où 
je l'avais vu dans le temple de Diane 
revenait sans cesse à ma pensée ; mon 
cœur en gémissait ; le repentir sincère 
y pénétrait , et déjà Vénus avait opéré 
ce miracle avant de l'avoir fait con- 



DE POLIPHILE. 143 
naître par la bouche de sa souveraine 
prêtresse. Sans doutela déesse m'inspira 
le désir et le courage de l'annoncer moi- 
même à Poliphile ; car tout-à-coup sur- 
montant ma timidité je l'interrompis 
par ces mots. 



144 SONGE 



CHAPITRE VII. 

LE BAISER. 

XL N vain , mon cher Poliphile , je vou- 
drais résister maintenant au charme qui 
m'attire ; votre amour, votre constance 
ont triomphé : je vous dois un dédom- 
magement des maux que vous avez souf- 
ferts pour moi , et l'Amour me charge de 
vous l'offrir. Autant l'inflexible Diane 
s'opposait à vos vœux , autant Vénus 
leur est favorable ; son fils l'ordonne , 
je cède à son pouvoir : eh ! qui pourrait 
lui résister ? mais loin d'en avoir la vo- 
lonté , je me joindrais plutô t à vous pour 
lui demander de changer mon cœur si 
j'avais encore quelque reproche à me 
faire. Soyez donc toujours l'ami , le 



I 



DE POLIPHILE. 145 
tendre amant de Polia. Ce mot que vous 
lui demandiez avec tant d'empresse- 
ment , elle veut le prononcer devant 
l'ctuguste prêtresse de Vénus ; je la 
prends à témoin, oni, j'en atteste et 
Vénus et son fils , oni , mon cher Poli- 

phile, croyez-en mes serments Je 

vous aime. 

Poliphile, au comble du bonheur, se 
précipite à mes pieds ; il embrasse mes 
genoux ; il soupire ; sa voix prisonnière 
ne peut trouver un mot , un seul mot 
pour m'exprimer sa joie et son ravisse- 
ment : il s'empare de ma main ; je sens 
couler de douces larmes ; je m'empresse 
de le relever : il reçut avec ma foi le 
baiser le baiser si doux que deman- 
dait l'Amour. 

Je vois, mes bons amis, nous dit la 
prêtresse en riant , je vois que vous n'a- 
vez pas besoin de ma médiation pour 
2. i3 



146 SONGE 

vous obtenir l'aveu de la déesse ; vous 
avez l'un et l'autre entendu sa voix : ne 
désertez point ses autels ; soyez heureux 
long-temps par un amour mutuel ; d'au- 
jourd'hui vous commencez à vivre, car, 
vous en serez bientôt convaincus , l'in- 
différence est la mort ; qui s'obstine à 
ne point aimer outrage à la fois la nature 
et les dieux. Mais , mon cher Poliphile , 
je dois avoir votre confiance entière, et 
je veux aussi savoir de vous l'histoire 
de vos amours. 

Dites-nous donc comment vous con- 
çûtes pour Polia une si vive flamme ; 
ne nous déguisez rien ; ce n'est point 
désobliger un amant que de l'inviter à 
parler de ce qu'il aime. Poliphile , ras- 
suré et revenu du trouble qu'il venait 
d'éprouver, semblait alors par un re- 
gard me demander mon consentement , 
et commença ainsi. 



DE POLIPHILE. 147 



CHAPITRE VIII. 

T. A CONSTANCE 

« il. A R E M E N T on parvient au bonheur 
sans éprouver de grandes contrariétés, 
ce n'est que par la persévérance que 
l'homme obtient ce qu'il désire; mais 
aussi ces difficultés ajoutent un prix à 
la possession d'un objet adoré, et sou- 
vent il arrive que l'on n'aime pas long- 
temps ce qu'on a obtenu sans peine. 

« Puisque vous desirez savoir , ma- 
dame , comment et par quels moyens 
l'amour est entré dans mon cœur, et 
comment il s'y est accru au point de me 
causer la mort ; 

« Sachez qu'un jour de fête , et peu 
après que j'eus apperçu à la fenêtre cet 



i48 SONGE 

objet adorable qu'inutilement j'avais 
tenté de revoir ; un jour donc que l'on 
célébrait quelque pompeux sacrifice au 
temple de Diane, c'était le matin, au mo- 
ment où les prêtresses avaient devancé 
la foule pour prier avec plus de tranquil- 
lité , j'appercus au milieu d'elles cette 
beauté,que toujours je cherchais et dont 
les traits s'étaient profondément em- 
preints dans mon cœur : soudain il est 
enibrasé de nouveaux feux , et mes yeux 
ne peuvent plus se détacher de celle qui 
les attire et qu'ils voient briller comme 
une déesse au milieu de ses nymphes. 

« Ses grands yeux noirs , ses sourcils 
arqués et déliés, son teint de narcisses 
et de roses , le corail de ses lèvres, son 
port majestueux et noble , tout enivrait 
mon cœur , et me faisait regarder com- 
me le souverainbien de pouvoir lu i faire 
accepter l'hommage de mes vœux. 



DE POLIPHILE. 149 
« Chantait-elle; nouveau tourment, 
nouvelle jouissance; et si par hasard ses 
yeux se tournaient sur moi, soudain un 
frisson, un trouble inexprimable s'em- 
parait de mes sens , et mon ame était 
prête à s'échapper pour s'unir à la sien- 
ne : en vain je voulais en baissant les 
miens faire cesser cette peine cruelle , 
toujours ils revenaient vers Polia ; je 
croyais soulager ainsi mes souffrances , 
je ne faisais qu'augmenter cette ardeur 
dévorante. Je devins donc l'esclave pour 
ma vie de ce maître cruel et doux que 
] "on sert, eu tremblant à chaque instant 
de lui déplaire. 

« Mais commeut découvrir à Polia 
cette flamme qui me consumait ? com- 
ment sur-tout lui faire croire à sa durée, 
a sa sincérité parmi tant de vœux in- 
constants , tant de fausses promesses .'^i 
• ommunes aux amants vulgaires? Cet 
i3. 



i5o SONGE 

embarras cruel augmentait mon tour- 
ment ; tantô t espérant , et tantô t croyant 
impossible de réussir , je passais mes 
jours dans l'inquiétude et dans l'ennui, 
ne pouvant plus quitter le temple et 
ses environs, et maudissant la nuit qui 
me forçait de quitter cette atmosphère 
heureuse où respirait l'objet de mon 
adoration, cet air qu'elle avait parfu- 
mé de l'encens offert par ses mains, 
qu'elle avait pénétré des rayons de ses 
yeux , par où je lui touchais en quelque 
sorte, enfin par ce contact des atomes 
légers que je poussais vers elle , espérant 
que bientôt ils seraient revenus jusqu'à 
moi après l'avoir approchée. 

« Là j'étais menacé de la voir dispa- 
raître : je ne savais plus prononcer qu'un 
mot , et c'était ce cruel adieu , adieu , 
adieu, ma bien aimée , que je répétais 
sans cesse en attendant le jour heureux 



DE POLIPHILE. i5i 

où quelque fête nouvelle, quelque nou- 
veau hasard pouvait encore l'offiir à 
mes yeux : revenait-il , il durait trop 
peu, je le voyais s'évanouir comme un 
songe ; toujours dans l'attente et jamais 
satisfait , je brûlais tout le jour, et la 
nuit le même feu me consumait. 

« L'espérance seule , la douce espé- 
rance, propice aux malheureux, se glis- 
sait quelquefois dans mon cœur et ve- 
nait le ranimer d'une force nouvelle ; 
mais elle rallumait aussi la violence de 
ces feux que rarement un seul instant 
de calme adoucissait. Ivre de tant d'a- 
mour , maudissant la fortune et la re- 
merciant au même instant , je résolus 
de mourir si je ne pouvais réussir à in- 
spirer un sentiment pareil à celui dont 
j'étais pénétré. J'adoptai pour ma devise 
amour et constance , et je résolus enfin 
d'écrire la lettre suivante : » 



i52 SONGE 



CHAPITRE IX. 

LA LETTRE. 

«Amour et constance, c'est la devise 
que vient d'adopter le plus passionné 
des amants. C'est à vous seule , ma- 
dame , que je puis révéler le secret de 
ma flamme. Le trouble de mon cœur va 
se peindre sans doute dans cet écrit , 
mais vous n'en jugerez que mieux de 
l'ardeur qui me consume. L'espérance 
me sera-t-elle permise, et prendrez-vous 
pitié d'un malheureux dont vous seule 
pouvez adoucir les tourments ? Dédai- 
gnerez -vous l'amitié, l'amour le plus 
tendre ; et si les titres d'ami , d'amant 
sont des faveurs trop grandes pour que 
j'ose encore y prétendre , me refuserez- 



DE POLIPHILE. ï53 
vous au moins le nom de votre servi- 
teur fidèle ? Je sais trop combien vous 
pouvez blâmer ma témérité ; mais j'ai 
l'amour pour excuse, et l'amour, vous 
le savez , lit monter plus d'une fois les 
mortels au rang des dieux ; avec autant 
d'attraits, non, vous ne serez point in- 
sensible. Ne rejetez donc pas mes vœux : 
céleste beauté, daignez mettre à l'épreu- 
ve mon ardeur constante; ordonnez, et 
vous verrez que rien ne me paraitra dif- 
ficile si en accomplissant vos volontés 
j'ai l'espoir d'obtenir de vous un regard 
favorable. 

« Insensé ! je pensais que ma lettre 
pourrait toucher son cœur et lui inspi- 
rer au moins le désir de me connaître ; 
mais le marbre alors était moins insen- 
sible que le cœur de Polia : elle était con- 
sacrée aux autels de Diane , et l'on sait 
assez que ce n'est point la flamme de 



i54 SONGE 

l'amour qu'on voit briller sur ces au- 
tels. 

« Je ne rae i-ebutai point cependant 
pour une première tentative infruc- 
tueuse , et je fis parvenir une seconde 
lettre ; mais hélas elle eut le même sort. 
A défaut d'amour je demandais au moins 
de la pitié ; je priais, je pressais, et ne 
pus rien obtenir , rien , pas même qu'un 
seul de ses regards se tournât vers moi; 
j'aurais ému plus facilement la statue de 
la déesse que Tinsensible beauté à la- 
quelle je m'adressais. Cette rigueur ex- 
trême ajoutait chaque jour à mes tour- 
ments , et bien loin de l'éteindre aug- 
mentait encore mon amour. >^ 



DE POLIPHILE. 



CHAPITRE X. 



LE DESESPOIR. 



« JViA LHEUREUx!... Mais à quoibon 
vous rappeler mes souffrances , prê- 
tresse de Vénus ? le détail de mes maux 
peut-il encore exciter votre intérêt? je 
dois plutôt me hâter d'achever mon ré- 
cit. La persévérance était mon seul re- 
fuge : je me disais , si l'eau qui tombe 
goutte à goutte finit par percer le ro- 
cher le plus dur, je dois espérer de 
vaincre un jour la résistance de Polia, 
et tant de larmes finiront aussi par amol- 
lir ce cœur de crystal. 

« J'adressai une troisième lettre où je 
peignais de nouveau mes tourments; et 
me livrant à tout mon désespoir, je me- 



1 56 SONGE 

nacais de me donner la mort si je n'ob- 
tenais au moins un signe , un faible si- 
gne de pitié ; je menaçais de la colère 
des dieux, du remords affreux qui vien- 
drait déchirer le cœur de l'insensible 
quand je ne serais plus ; et voyant que 
je ne pouvais rien sur ce cœur indom- 
table , déterminé à mourir , je résolus de 
mourir à ses pieds. 

« Il n'était pas facile de pénétrer dans 
l'enceinte sacrée ; j'eus dans mon mal_ 
heur l'adoucissement de pouvoir y par- 
venir; et c'est la première faveur que 
j'obtins de l'amour. Vainement après 
avoir trouvé Polia seule, comme vous 
l'avez su, j'essayai tout ce qui pouvait 
la fléchir, prières , larmes , menaces, tout 
fut inutile, et j'aurais plutôt adouci les 
tigres d'Hyrcanie, 

« Moname abandonna donc un corps 
.•ïans chaleur et sans mouvement; mais 



DE POLIPHILE. i57 

ce spectacle déchirant pour toute autre 
que Polia ne put encore l'émouvoir, 
et cette ame outragée vola porter ses 
plaintes aux pieds du trône de Vénus. 



ï4 



58 SONGE 

CHAPITRE XI. 

I.' ACCUSATION. 

« ApriÈs que mon aine , dégagée des 
Liens de cette prison grossière qui la te- 
nait captive et malheureuse , eut tra- 
versé cet espace immense qui sépare les 
faibles humains de la demeure des dieux 
immortels , elle arriva portant encore 
l'empreinte de ses fers devant le trône 
majestueux de la déesse : cette ame , 
ainsi affranchie des liens de la matière , 
osa porter courageusement ses plaintes 
contre le fils de Vénus , et l'accuser 
hautement d'avoir percé de mille traits 
le cœur d'un amant fidèle , et d'avoir 
souffert que celui de Polia fût inflexible. 
« Vénus entendit mes cris doulou- 



DE POLIPHILE. i5g 

reux : elle fit appeler son fils , et lui or- 
donna d'un ton sévère de se justifier. 

« Le petit dieu parut d'abord avec un 
air confus; puis, lorsqu'il eut entendu 
l'accusation, Bon! dit-il en riant, un 
amant de mort pour les refus d'une 
cruelle , vraiment le fait n'est pas com- 
mun, et même il devient plus rare tous 
les jours ! nos amants ne se tuent plus, 
nos belles ne les laissent pas ainsi mou- 
rir; mais pour celui-ci, je le vois, l'af- 
faire est sérieuse , et je vais y songer. 

«Puis, se tournant vers moname éton- 
née , il lui dit : Convenez aussi, ma chère, 
que vous avez été bien audacieuse de 
vous enflammer et d'oser adresser vos 
vœux à celle que je réservais pour quel- 
que immortel ou pour l'un de nos demi- 
dieux : contemplez ce portrait, ma mère. 
Vénus , surprise en le voyant , crut d'a- 
bord que l'Amour lui présentait un mi- 



i6o SONGE 

roir. Doit-on, continua ce dieu, accor- 
der ce trésor au premier qui le demande; 
et n'était-il pas juste d 'éprouver jusqu'à 
quel point cette ame était sensible et 
pure pour obtenir un pareil don des im- 
mortels ? 

« Il fallait épurer aussi cette forme 
grossiere,cette enveloppe humaine dont 
elle était revêtue ; tout cela , vous en 
conviendrez , ne pouvait se faire qu'en 
séparant quelque moment la liqueur spi- 
ritueuse de ce vase d'argille dont nous 
allons un peu améliorer la forme. J'a- 
joute donc, par ordre de Vénus, le don 
de la beauté aux vertus dont ton ame fut 
douée ; digne alors de Polia, tu n'éprou- 
veras plus ces refus inhumains , insul- 
tants dont tu te plains : retourne à ta 
prison , désoi'mais embellie ; en dépit de 
Diane je vaincrai l'insensible Polia, ou 
plutôtj'ajouteraià toutes ses perfections 



DE POLIPHILE. i6i 
le don cent fois plus précieux d'un cœur 
sensibleettendre.il dit, et prenant dans 
son carquois un trait acéré , il tendit 
son arc ; sa flèche d'or aussitôt lancée 
traversa le portrait. Je fis un cri perçant , 
le même trait avait blessé mon cœur ; je 
le sentis et je ne pus m'en plaindre : 
Amour, lui dis-je, Amour cruel etbien- 
faisant , épargne à Polia les tourments 
dont tu m'as accablé ; ne lui réserve , 
je t'en conjure, que ces moments dé- 
licieux que j'éprouvai par la douce es- 
pérance. 

« Soit ainsi , dit l'Amour. Vénus sa- 
tisfaite, accueillit son fils par un sourire. 
Je veillerai sur vous, amants fidèles, dit- 
elle en s'adressant à moi; à Cythere, à 
Paphosjevous permets l'entrée de mes 
bosquets; jouissez comme moi de leur 
éternel printemps, vous en êtes dignes 
aujourd'hui, et je bénis votre union» 
14. 



i62 SONGE 

C'est au moment où Vénus prononçait 
ces mots que votre cœur s'attendrit, 
divine Polia, et que je me trouvai dans 
vos hras. » 



DE POLIPHILE. i63 
CHAPITREXII. 

LE PARDON. 

Votrs pourrez bien trouver étrange, 
nymphes divines, auguste prêtresse, et 
peut-être même refuserez-vous de croire 
une faveur si distinguée des dieux : sans 
doute il me serait difficile de vous pein- 
dre le ravissement où je me trouvai 
lorsque je ressuscitai dans les bras de 
Polia ; mon ame , descendue de l'olympe 
et revêtant sa dépouille mortelle , se 
croyait encore secourue par Vénus , et 
Polia cependant ne perdait rien à la com- 
paraison. 

Vous avez entendu de sa bouche ou 
vous avez été témoin vous-même de ce 
qui nous est arrivé depuis ; la pureté de 



1 64 SONGE 

nos cœurs vous est connue : veuillez 
donc nous enchaîner ici par des nœuds 
éternels , et permettez-nous de revenir 
au printemps de chaque année adorer 
la déesse ; nous faisons vœu d'apporter 
sur ses autels deux colombes plus blan- 
ches que la neige, .l'y consens, reprit 
vivement Polia ; mais, mon ami, nous 
n'aurons pas la cruauté de teindre ces 
autels de leur sang ; jurons plutôt de 
consacrer ces oiseaux à Vénus protec- 
trice en les unissant par une chaîne d'or; 
nous graverons sur les anneaux qui cein- 
dront le corail de leurs pieds délicats 
le nom de Poliphile et celui de Polia , 
et nous irons les déposer dans les bos- 
quets charmants qui couvrent le tom- 
beau d'Adonis : ils y vivront heureux, 
et comme nous unis et fidèles. 

Nous inscrivîmes ce vœu sur les re- 



DE POLIPHILE. i65 
gistres du temple : ils étaient composés 
de longues feuilles de palmier renfer- 
mées dans une boëte de cèdre odori- 
férant que serraient deux agrafes d'or; 
puis coupant chacun une boucle de nos 
cheveux, nous les enfermâmes dans un 
petit carquois de même métal , et les sus- 
pendîmes au piédestal qui supportait la 
statue de Vénus. 

Nous consacrâmes aussi une lampe 
de bronze de Corinthe , et Polia prit 
encore un peu de ses cheveux qu'elle 
tressa avec les miens pour en former 
la mèche ; elle fut plongée dans une 
huile d'œillet plus limpide que le crys- 
tal ; et la prêtresse nous ayant fait pren- 
dre sa baguette d'une main, et ayant 
ensuite placé l'autre extrémité près de 
la mèche , nous ordonna de sceller nos 
serments et nos vœux par un baiser : 



i66 SONGE 

nous obéîmes ; à peiue nos lèvres et nos 
âmes se confondoient par ce baiser de 
flamme , qu'il fit jaillir de l'extrémité 
de cette baguette une étincelle dont la 
lampe aussitôt s'alluma. 



DE POLIPHILE. 167 
CHAPITRE XIII. 

r,E RÉVEII.. 

Il est temps d'achever l'histoire du 
songe et celle de nos amours. Les nym- 
phes l'avaient écoutée avec quelque at- 
tention ; peut-être le lecteur impatient 
n'aura pas eu tant de vertu. Les nym- 
phes se levèrent ; elles remercièrent Po- 
lia, qui avait en racontant ses aventures 
tressé pour moi une couronne de fleurs 
de mirte ; elle m'en fit don, et nous 
nous rendîmes de nouveau dans les bos- 
quets au son d'une musique délicieuse: 
nous y dansâmes aux doux rayons de 
l'astre de la nuit ; puis les nymphes nous 
ayant embrassés , nous laissèrent seuls à 
l'ombre des lilas fleuris. La musique s'é- 



x68 SONGE 

lolgna, et le silence favorable aux désirs 
des amants comme aux peines du sage 
nous environna ; il ne fut interrompu 
que par nos soupirs. 

J 'observais à Polia qu'il y avait bien 
loin de notre situation à celle où nous 
étions l'un et l'autre sur le marbre glacé 
du temple de Diane ; aussi , me dit-elle 
en rougissant, sommes -nous sur les 
gazons de Cythere. Ses yeux se rempli- 
rent de larmes , et je les voyais retomber 
en perles sur ses joues comme la rosée du 
matin se répand sur les fleurs. J'allais 
mourir de mon ivresse : mais, lecteur, 
aurais-tu donc oublié que le bonheur 
de la vie n'est qu'un songe .** on court 
après, l'ombre fuit et s'envole , et l'on 
s'éveille au moment de jouir. 

Ainsijevisma Polia s'évanouira l'in- 
stant où je croyais la serrer dans mes 
bras : un nuage léger , une odeur par- 



DE POLIPHILE. 1Ô9 

fumée de l'encens d'Arabie fut tout ce 
que je vis, tout ce que je sentis en m'é- 
veillant ; et je crus aussi entendre sa 
voix qui me disait en s'éloignant: Adieu, 
mon ami , adieu , Poliphile , adieu. 



i5 



70 SONGE 



CHAPITRE XIV. 

FIN DU SONGE. 

1 ANT de maux, tant de biens à la fois 
avaient épuisé mon ame : je m'éveillai 
le corps brisé, le cœur ivre d'amour ; et, 
fatigué de tant de secousses diverses, 
ma mémoire suffisait à peine pour gar- 
der le souvenir de tant d'événements qui 
s'étaient si rapidement passés : je ne sa- 
vais enfin si je devais remercier le dieu 
du sommeil de m'avoir fait éprouver les 
tourments , et goûter les plaisirs d'un 
pareil songe , ou maudire le soleil qui 
venait de le terminer par sa présence ; 
un moment de plus, me disais -je, et 



DE POLIPHILE. 171 

j'aurais, du moins en songe, connu le 
bonheur des dieux immortels. 

Vœux, superflus ! déjà le rossignol 
chantait auprès de moi , et dans ses 
chants j'entendis qu'il disait: « La plain- 
« tivePhilomele, après avoir pendant la 
« nuit exhalé son courroux contre les 
« violences de Térée, adresse son hom- 
« mageaudieu dujour. Poliphile, cesse 
« tes plaintes, et viens chanter avec moi 
« le retour de Phébus et le réveil de la 
« nature : Poliphile, crois-en ma longue 
'< expérience; le matin de la vie est ora- 
« geux , le feu des passions nous con- 
« sume en son midi ; heureux qui peut 
« le soir jouir en paix avec soi-même du 
« calme delà sagesse, et s'endormir sa- 
« tisfait de sa journée au sein de la ver- 
« tu ! » 

Le rossignol cessa déchanter, ou prit 
2. i5. 



172 SONGE DE POLIPHILE. 

son vol ; et je m'écriai en soupirant : 
« Adieu, hélas ! adieu, ma Polia. i» 

A Trévise, lorsque Poliphile était dé- 
tenu dans les doux liens de l'amour 
pour la belle Polia , le i ^'^ jour de mai 
de l'an 1467- 

FIN DU SONGE. 



OBSERVATIONS 

DU TRADUCTEUR 

Sur le texte original du Songe de Poli- 
phile, sur ses différentes éditions, et 
sur les diverses traductions françaises 
ou imitations qui en ont été faites. 



J_j'o u V R A. G E original est un composé 
très bizarre des langues latine et ita- 
lienne , un peu mêlées de grec , et même 
au besoin de citations d'arabe et d'hé- 
breu. Ce texteest d'autant plus difficile 
à déchiffrer, qu'à part l'érudition que 
l'auteur se plaît à étaler, il semble avoir 
voulu cacher sous des emblèmes et des 
couleurs diverses plusieurs secrets d'al- 
chimie: il nous a donc paru indispensa- 
ble, pour satisfaire la curiosité des ama- 
i5. 



174 OBSERVATIONS 
teurs de cette science, et des lecteurs qui 
voudraient prendre une idée du style de 
l'auteur, de terminer ce volume par 
quelques citations prises dans les diffé- 
entes éditions italiennes et françaises. 
Les premières étant d'ailleurs aujour- 
d'hui très rares, il ne serait pas facile à 
beaucoup de lecteurs de se les procurer ; 
et la plupart pourront se contenter de 
nos extraits pour porter un jugement 
éclairé sur le style original et sur les dif- 
férentes traductions qui ont précédé la 
nouvelle traduction libre^ ou plutôt Vi- 
rtiilation que je me suis plu à faire de 
cette suite de descriptions pittoresques 
et de pensées philosophiques. Ceux qui 
n'ont aucune idée de la science alchi- 
mique et des livres qui en contiennent 
les secrets, toujours voilés pour les pro- 
fanes, pourront peut-être se figurer ce 
qu'elle est , ou ce qu'elle n'est pas , parla 



DU TRADUCTEUR. 175 
préface de l'édition in-4° qne Béroalde 
de Verville a donnée en 1600 sons ce 
titre : 

« Le tableau des riclies inventions, 
•< couvertes du voile des feintes amou- 
« reuses qui sont représentées dans le 
« Songe de Poliphile, dévoilées des om- 
« bres du songe, et subtilement expo- 
« sées par Béroalde ; » 

A Paris, chez Majthieu Guillemot, 
au Palais, etc. 

Il était donc indispensable d'offrir 
cette espèce de supplément auxlecteurs 
érudits , et à ceux qui aiment àrecourir 
aux sources originales: ceux qui ne chei- 
cbent que l'amusement d'un livre nou- 
veau pourront se dispenser de la lecture 
de ces anciens titres , si je puis m'expri- 
mer ainsi. Mais je dois peut-être m"ex- 
cuser encore vis-à-vis du public d'oser 
le lui présenter avec cette élégance ty- 



176 OBSERVATIONS 
pographique dont l'éditeur, ami pas- 
sionné des beaux arts, a bien voulu 
parer mon faible travail ; je dois m'ex- 
cuser, dis-je, sur cette témérité, et sol- 
liciter de nouveau l'indulgence pour 
un artiste épris des beautés de la nature 
et des arts , qui n'a pu résister au plaisir 
d'essayer à les décrire , et qui s'est per- 
mis de resserrer ou d'étendre le texte 
pour y mettre plus de variété, et rendre 
à cette imitation une sorte d'origina- 
lité. 

Par exemple , Polia est belle , savante , 
et vertueuse; j'ai du, sans doute, lui 
conserver ce caractère , et l'ennoblir en- 
core , s'il étoit possible : mais Poliphile 
est un poltron insupportable , et je me 
suis permis de supprimer la plus grande 
partie de ses frayeurs ridicules qui re- 
viennent à tous moments sous la plume 
de Colonna. J'en ai fait un observateur 



DU TRADUCTEUR. 177 
calme et tranquille au milieu des dan- 
gers qui l'environnent : je crois bien 
que personne ne me reprochera d'avoir 
fait un pareil changement. Quel intérêt 
pouvait inspirer un héros sans cesse 
tremblant .-^ il était donc d'une absolue 
nécessité d'opérer en lui cette utile mé- 
tamorphose ; et l'auteur lui-même, s'il 
vivoit aujourd'hui, n'oserait m'en blâ- 
mer. J'ai dû aussi , en décrivant moins 
minutieusement beaucoup de monu- 
ments d'architecture, les rendre plus 
conformes aux principes du bon goût, 
et à la marche des anciens, que la dé- 
couverte ultérieure de plusieurs de leui's 
productions, alors inconnues, nous a 
mis à même de mieux apprécier. 

Enfin les progrès des sciences de- 
puis plus de deux siècles autorisent 
quelques unes des additions que j'ai fai- 
tes à plusieurs chapitres, et qu'il ne 



17» OBSERVATIONS 

sera peut-être pas difficile de distinguer. 

Je n'ai cependant pas eu la prétention 
de donner à cette suite de tableaux l'in- 
térêt d'un de ces romans à grands effets 
et à fortes situations auxquels les tra- 
ductions ou les imitations de l'anglais 
nous ont si fort accoutumé : on a vu que 
c'est plutôt une chaîne continuelle de 
descriptions dont les anneaux se suc- 
cèdent même avec une sorte d'unifor- 
mité ; et je n'ai pu dénaturer l'ouvrage, 
ni sortir de la sphère du petit nombre de 
mes connaissances. 

L'amour y est introduit pour satis- 
faire au titre de roman ; le travail de l'i- 
magination ardente qui l'a créé peut 
bien aussi le lui mériter : mais on n'y 
trouvera point de ces scènes orageuses, 
ni de ces événements terribles et inat- 
tendus qui affectent l'ame par des im- 
pressions profondes et déchirantes avec 



DU TRADUCTEUR. 179 
lesquelles on prétend s'amuser beau- 
coup aujourd'hui. 

Le Songe de Poliphile ne peut être mis 
en comparaison avec ces torrents litté- 
raires : c'est plutôt l'image d'un ruisseau 
qui serpente doucement dans la prairie, 
s'y cache quelquefois dans l'herbe touf- 
fue , sous les saules courbés , ou dans les 
décombres de quelque antique édifice. 
Souvent arrêté dans son cours par de lé- 
gers obstacles , s'il fait des efforts pour 
les vaincre, bientôt il reprend sa pente 
naturelle , va, revient, et se déploie len. 
tement ; heureux s'il a fait naître en 
passant quelques fleurs sur son rivage 
s'il a réfléchi quelques riants tableaux 
des sites qu'il parcourt en les fertilisant, 
ou quelque douce image des nymphes 
attirées sur ses bords ! 

Ce qui fit, je crois, la réputation de 
cette fiction , lorsqu'elle parut en Italie , 



x8o OBSERVATIONS 
fut , I " le nouveau cadre adopté pour 
un livre qui avait principalement les 
arts du dessin pour obj et ; 2° la lutte qui 
régnait alors dans l'architecture entre 
le style antique et le genre gothique, 
que ce livre combat en puisant tous ses 
exemples dans l'antiquité, qu'il cher- 
chait à faire revivre'; 3° le besoin que 
l'on avait des principes de l'architectu- 
re , pour laquelle on est passionné en 
Italie, comme on l'est pour la peinture 
ot pour la musique, qui fit recevoir avec 



( I ) Il y avait déjà près de cinq cents ans 
que Saint-Marc avait été bâti et décoré de 
fragments d'anciens marbres apportés d'E- 
gypte et de la Grèce , lorsque cet ouvrage 
fut composé; mais on continuait d'en ap- 
porter encore pour d'autres édifices , et la 
vue de ces précieux restes échauffait l'ima- 
gination de l'auteur. 



DU TRADUCTEUR. i8i 
avidité un livre qui en traitait avec agré- 
ment, à l'instant même où l'on s'effor- 
çait d'en trouver les règles dans le traité 
de Vitruve, que les savants traduisaient 
alors, et commentaient d'une manière 
trop sèche et trop aride pour les simples 
amateurs de cet art ; 4° la parade que l'on 
aimait à faire de quelque érudition en 
sortant des longues ténèbres de l'igno- 
rance, et le besoin que l'on avait de s'oc- 
cuper des sciences; 5 " enfin le goût de la 
médecine alchimique et de l'astrologie, 
que les Arabes avaient mis à la mode , et 
dont tout le monde s'occupait plus ou 
moins,les uns par désœuvrement, les au- 
tres dans l'espérance d'y trouver le secret 
du grand-œuvre, la science universelle, 
ou la clef de tous les trésors de la nature. 
Quant au style dans lequel est écrit 
l'original, et dont les connaisseurs pour- 
ront juger par le premier chajîitre, fidè- 
t6 



i82 OBSERVATIONS 
lement transcrit sur la première édition, 
dont le manuscrit était daté par l'auteur, 
de 1 467, et imprimée à Venise par Aide , 
en 1499% cette citation même me dis- 
pense d'en porter un jugement que je 
laisse aux professeurs en littérature. Je 
me contenterai seulement d'observer 
que l'étude des auteurs grecs et latins, 

(i) On a souvent confondu cette date de 
la composition de l'ouvrage avec celle de 
sa première publication : mais il est facile 
de reconnoître cette erreur en examinant 
avec quelque attention les deux derniers 
feuillets de l'édition originale; car on a vu 
que l'auteur termine ainsi son rêve : à Tré- 
vîse , lorsque Poliphile était détenu dans 
les beaux liens de l'amour de Polia, Van 
1467, le i^' jour du mois de mai; et l'on 
voit sur la dernière page, après l'errata, 
à f^enise , en décembre MID , chez Al- 
dus Manutius, etc. 



DU TRADUCTEUR. i83 

et le commerce continuel des Vénitiens 
avec les Grecs modernes, les Juifs, les 
Arabes, ou les Maures, apportaient une 
infinité de termes puisés dans ces diver- 
ses langues , et dont l'auteur a fait un 
mélange assez bizarre , en cheichant à 
rapprocher aussi toutes les sciences dans 
son plan, pour former des amateurs en 
état de juger sainement des productions 
des arts. 

Je n'ai point eu d'autre but; et si l'I- 
talie présente avec orgueil en ce genre 
ses Médicis, ses Borghese, et ses Albani, 
etc., etc., pourquoi ne verrions-nous 
pas renaître sous ce rapport les beaux 
siècles de François I^'^ et de Louis XIV ? 
C'est aux arts seuls qu'il appartient d'é- 
terniser par leurs monuments les triom- 
phes de nos héros, en offrant de nobles 
délassements à leurs travaux guerriers. 
2. i6 



i84 OBSERVATIONS 

Titre de V édition originale. 

POLIPHILI 

HYPNEROTOMACHIA, 

VBI 

HVMANA OMNIA 

NON NISI SOMNIVM 

ESSE OSTENDIT, 

ATQVE OBITER PLVRIMA 

SCITV SANE QVAM 

DIGNA COMMEMORAT. 



DU TRADUCTEUR. i85 

Dédicace à Polia, qui se trouve au 
7cve?s du titre. 

POLIPHILVS POLIAE. S. P. D. 

IVl o L T E fiate Polia cogitando che gli 
antichi Auctori ad gli principi et ma- 
gnanimi homini , alcuni per pretio , al- 
tri per fauore, tali per laude , le opère 
sue aptamente dicauano. Dique per uin- 
na di cosi facta cagione , se non per la 
média, questa mia Hypnerotomachia , 
non trouaado a chi piu digno principe, 
elle ad te mia alta Impératrice dicare la 
offerisco. La oui egregia conditione, et 
incredibile bellecia , et venerande , et 
maxime virtute , et costumi praeclaris- 
simi , Sopra qualunque Nympha negli 
nostri sœcoli principato tenendo, exces- 
siuamente mehanodil tuo insigne Amo- 
re infiammato , arso , et comsumpto. 
i6. 



i86 OBSERVATIONS 
Receui dunque di bellecie diffuse splen- 
dore , et di omni uenustate decoramen- 
to , et di inclyto aspecto conspicua , 
questo munusculo. Il quale tu indu- 
striosamente , nel amoroso core cum 
dorate sagitte in quello depincto , et 
cum la tua angelica effigie inMgnito et 
fabricato hai , che singularmente Patro- 
na il possedi. Il quale dono sotto poscia 
al tuo soierie et ingenioso iudicio (las- 
ciando il principiato stilo, et in questo 
ad tua instantia traducto) io il commet- 
to. Onde si menda appare , et meno dilla 
tua élégante dignificatione in alcuua 
parte stérile et ieiuno trouerai , incu- 
sata sarai tu optima opératrice, et unica 
clauigera dilla mente et dil core mio. Il 
praemio dunque di magiore lalento et 
pretio , non altro specialmeute sestimo 
et opto , che il tuo amore gratioso, et 
ad questo il tuo benigno fauore. Vale. 



DU TRADUCTEUR. 187 

Premier chapitie de l'édition 

originale. 

POLIPHILO INCOMINCIA 

LA SVA HYPNEROTOMACHIA 

Ad descrivere et lliora, et il tempo quau- 
do gli apparve in somuo di ritrovarsi in 
vna quieta et silente piagia, dicvlto di- 
serta. Dindi poscia disavedvto, con 
grande timoré intro in vna invia et 
opaca silva. 
HYPNEROTOMACHIA POLIPHILI. 

AVRORAE DE SCRIPT 10. 

r H OE B o in qvel hora manando , che la 
froute di Matuta Leucothea candidaua , 

Nous devons prévenir no slecteurs que 
nous avons conservé avec scrupule dans 
nos extraits l'orthographe et la ponctua- 
tion de l'édition originale. Nous avons 
seulement suppléé les lettres indiquée» 
par les signes d'abréviation. 



i88 OBSERVATIONS 

fora gia dalle Oceane unde, le uolubile 
rotesospesenondimonstraua, Masedu- 
lo cuin gli sui uolucri caballi. Pyroo pri- 
mo , et Eoo alquanto apparendo , ad di- 
pingere le lycophe quadrige délia figlio- 
la di uermigliante rose , uelocissimo 
insequentila, nondimoraua, Etcorrus- 
cante gia sopra le cerulee et inquiète 
undule, le sue irradiante corne crispu- 
lauano. Dal qnale adnenticio in quel 
puncto occidua dauase la non cornuta 
Cynthia, solicitando gli dui caballi del 
uehiculo suo cum il Mulo, louno can- 
dido et laltro f'usco , trahenti ad lulti- 
mo Horizonta discriminante gli Hemi- 
spherii pernenuta , et dalla peruia Stella 
aricentare el di, fugata cedeua. In quel 
tempo quando che gli Rhiphaei nionti 
erano placidi , ne cum tanta rigidecia 
piu lalgente et frigorifico Euro cum el 
latérale tlando quassabondo el mandaua 



DU TRADUCTEUR. 189 
gli teneri ramuli , et ad inquietare gli 
mobili scirpi et pontuti iuuci et debili 
Cypiii , et aduexare gli plicheuoli ui- 
mini, et agitare gli leuti salici, et pro- 
clinaie la fragile abiete sotto gli corni 
di Tauro lasciuianti. Quaata uel hyber- 
no tempo spirare solea. Similmente el 
iactabondo Oiione cessaudo di perse- 
quire lachrymoso, lornato humero Tau- 
riuo délie sete sorore. 

Inquellamedesimahoracbeglicoloia- 
ti iiori dal ueniente figliolo di Hyperio- 
ne , el calore ancora non temeano noce- 
uole. Ma délie frescbe lachryme de Au- 
rora irrorati et lluidi erauo et gli uirenti 
prati. Et Halcyone sopra le aequate on- 
de délia tranquilla Malacia et flustro 
mare , ad gli sabuleti litori appariano di 
nidularc. Dunque alhora che la dolente 
Hero ad gli derosi littori el doloroso et 
ingrato decessiù del natante Leandro 



190 OBSERVATIONS 
caldamente sospiraua. lo Poliphilo so- 
pra el lectulo mio iacendo, opportune 
amico delcorpo lasso, niuno nella con- 
scia caméra familiareessendo, se non la 
mia chara lucubratiee Agrypnia, La- 
quale poscia che meco hebbe facto ua- 
rio colloquio consolanteme, palese ha- 
uendoli facta la causa et lorigine degli 
meiprofundisospiri, pietosamentesua- 
deuami al temperamento de taie pertur- 
batione. Et auidutase delhora che io gia 
douesse dormire, dimando licentia- Di- 
que negli alti cogitamenti damore solo 
relicto, la longa et taediosa nocte insom- 
ne consumando , per la mia stérile for- 
tuna et aduersatrice et iniqua s tella tutto 
sconsolato, et sospiroso, per importu- 
no et non prospero amore illacbryman- 
do , di puncto in puncto ricogitaua , che 
cosa e in aequale amore . Et corne apta- 
mente amare si pôle , chi non ama , Et 



DU TRADUCTEUR. 191 
cum quale protectione da inusitati et 
crebri congressiassediata, et circumue- 
nuta da hostile pugna , la fluctuante ani- 
ma possi tanto inerme resistere, essen- 
dopraecipue intestina la seditiosa pugna, 
et assiduamente irretita di soliciti, in- 
stabili et noui pensieri. De cusi facto et 
taie misero stato, hauendome per longo 
tracto amaramente doluto, et gia fessi 
gli uaghi spiriti de pensare inutilmen- 
te, et pabulato duno fallace et fincto 
piacere Madritamente et sencia fallo 
duno non raortale , ma pin prœsto diuo 
obiecto di Polia, La cui ueneranda Idea 
in me profundamente impressa, et piu 
intimamente insculpta occupatrice ui- 
ue. Et gia le tremule et micaute stelle 
inchoauano de impallidire el suo splen- 
dore, cbe tacendo la lingua, quel nemi- 
co desiderato , dalquale procède questo 
tanto etindesinente certame, impatien- 



ï92 OBSERVATIONS 

te solicitando el core sauciato, et per 
proficuo et efficace remedio el chiama- 
ua Jndefesso. Il quale altro non era che 
innouatione del mio tormento , sencia 
intercalatione , crudele. Cogitabondo 
et la qualitate degli miselli araalori, per 
quale conditione per piacere ad altri 
dolcemente morire optano, et piacen- 
do ad se nialamente uiuere. Et el fra- 
meo disio pascere , et nonaltramente , 
delaborioseetsospirabileimaginatione. 
Dunque quale homo, che dapo le diu- 
turne faticbe lasso , cusi ne piu ne me- 
no, sedato apena el doloroso pianto ex- 
teriore alqnanto, et inclaustrato el cor- 
so délie irrorante lachryme le guance 
damoroso languore lacunate, desidera- 
ua hogimai la naturale et opportuna 
quiète. Hora li madidi ochii uno pocho 
traie rubente palpebre rachiusi, Sencia 
dimorare tra uitaacerba, et suaue mor- 



DU TRADUCTEUR. 193 
te. Fue inuasa et quella parte occupata 
et da uno dolcé somno oppressa , laqua- 
le cum la mente et cum gli amaati et per- 
uigili spiriti non sta unita ne participe 
ad si alte operatione. O lupiter altito- 
nante, fœlice o mirabile ? o terrifica, 
diro io questa iniisitata uisione, che in 
me non satroua atomo cbe non tremi et 
ardi excogitandola. Ad me parue de es- 
sere in una spatiosa planitie , laqnale 
tntta uirente, et di multiplici fiori ua- 
riamente dipincta, molto adornata se 
repraesentaua. Et cura bénigne aure iui 
era uno certo silentio. Ne ancora aile 
promptissime orechie de audire, stre- 
pito ne alcuna formata noce perueniua. 
Ma cum gratiosi radii del Sole passana 
el temperato tempo. 

Nel quale loco io cum timida admi- 
ratione discolo , da me ad me diceua. 
Quiui alcuna humanitate al desideroso 
2. 17 



194 OBSERVATIONS 
intuito non gia apparisce, ne ancora sil- 
uatica, ne siluicola, ne siluia, ne do- 
mestica fera. Ne casa rurestra alcuna, 
ne alcuno tugurio campestro , ne pasto- 
ral! tecti, ne Magarne Magalia se uide. 
Ne similmente ad gli herbidi lochi non 
uideua Opilione alcuno, ne Epolo, ne 
Busequa , ne Equisio , ne uago grege et 
armento, cum le sue bifore Syringe ru- 
rale, ne cum le sue cortice Tibie sonan- 
ti. Ma freto per la quieta plagia, et per 
la benignitate del loco , et quasi facto 
securoprocedendo,riguardauaquindiet 
indi, le tenere fronde immote riposare, 
niuna altra opéra cernendo. Et cusi dir- 
rimpecto duna folta silua ridrizai el mio 
ignorato uiagio.Nellaquale alquantoin- 
trato non mi auidi che io cusi incauto 
lassasse (non so per quai modo) el pro- 
prio calle. Dique al suspeso core di su- 
bito inuase uno repente timoré , per le 



DU TRADUCTEUR. 195 
pallide membre diffundentise , Cum so- 
licitato battimento, le gène del suo co- 
lore exangue diuenute. Conciosia cosa 
che ad gliochii mei quiui non si conce- 
deua uestigio alcuno di uidere, ne di- 
uerticulo. Ma nella dumosa silua appa- 
riano si non densi uirgulti , pongente 
uepretto , el Siluano Fraxino iugrato 
aile uipere, Vlmi ruuidi, aile fœcunde 
uite grati, corticosi Subderi apto addi- 
tamento muliebre , duri Cerri, Forli ro- 
buri, et glandulose Querce et Ilice, et 
di rami abondante, che al roscido solo 
non permetteuano, gli radii del gratio- 
so Sole integramente peruenire. Ma 
corne da camurato culmo di densante 
fronde coperto , non penetraua lalma 
luce. Et in questo modo me ritrouai 
nella fresca umbra, humido aire, et 
fusco Nemorale. 

Per laqiiale cosa, priucipiai poscia 



396 OBSERVATIONS 
ragioneuolmente suspicare et credere 
peruenuto nella uastissima Hercynia 
silua. Et quiui altro noB essere che la- 
tibnli de nocente 1ère, et cauernicole 
de noxii animali et de seuiente belue. 
Et percio cum maximo terrirulo dubi- 
tana, di essere senciaalcuna defensa, et 
sencia auedemie dilaniato da setoso et 
dentato Apro, Quale Charidemo, oue- 
ro da furente, et famato Vro , Ouero da 
sibillante serpe et da fremendi lapi in- 
cnrsanti miseramente dimembrabondo 
lurcare uedesse le carne mie. Dicio dn- 
bitando ispagnrito, lui proposi (dam- 
nata qualunque pigredine) plu non di- 
morare , et de trouare exito et euadere 
gli occorrenti pericoli, et de solicitare 
gli gia sospesi et disordinati passi, spes- 
se fiate negli radiconi da terra scoperti 
cespitando, de qui, etdeliperaagabon- 
do errante, hora ad lato dextro, et mo 



DU TRADUCTEUR. 197 

al sinistro, tal hora retrogrado, et tal 
fiata antigraclo, inscio et oue non sa- 
pendo meare, peruenuto in Salto et du- 
meto et senticoso loco tutto granfiato 
dalle frasche, et da spinosi prunuli, et 
da lintractabile f'ructo la facia offensa. 
Et per gli mucronati cardeti , et altri spi- 
ni lacerata la toga et ritinuta impediua 
pigritando la tentata fuga. Oltra questo 
non uedendo délie amaestreuole pedate 
indicio alcuno , ne tritulo di semita , 
non mediocremente diffuso et dubioso, 
piu solicitamente acceleraua. Si che per 
gli céleri passi, si per el méridionale 
sesto qualeper el moto corporale facto 
calido , tutto de sudore humefacto el 
fredo pecto bagnai. Non sapendo hogi 
mai elle me fare, solamente ad terribili 
pensieriligataet intenta tegniua la men- 
te mia. Et cusi alla fine, aile mie sospi- 
rante uoce Sola Echo délia uoce semula 
17- 



198 OBSERVATIONS 

nouissima offeriuase risponsiua, Dis- 
perdando gli risonanti sospiri, cum ii 
cicicare dellamante rauco délia roscida 
Aurora, et cum gli striduli Grylii. Final- 
mentein questo scabroso et inuio bos- 
co. Solamente délia Pietosa Ariadne 
cretea desidei'aaa el soccorso. Quando 
ehe essa per occidere el fratello iiion- 
stro conscia , el maestreuole et ducf rice 
fîlo ad lo inganeuole Theseo porgette, 
per fora uscire del discolo labyrintho. 
Et io el simigliante per uscire deila ob- 
scura Silua. 



DU TRADUCTEUR. 199 

Il y eut une deuxième édition ita- 
lienne à Venise, en i545 (aussi petit 
in-folio ) , dont voici le titre : 

« La Hypnerotomachia di Poliphilo ; 
« cioe, pugna d'Amore insogno, dove 
« gli mostra che tutte le cose humane 
« non sono altro che sogno e dove nar- 
« ra molt'altre cose. » 

Da Franc. Columna. 

In Venetia , Figli voli di Aldo , l 545. 

Cette édition est absolument copiée 
sur l'original quant au texte : l'impres- 
sion en est même d'une exécution plus 
soignée, les caractères et le papier sont 
plus beaux ; mais on y a fait usage de 
plus d'abréviations dans les mots, ce 
qui exige une sorte d'habitude pour lire 
ce texte avec facilité. 

Les planches sont les mêmes, gravées 
sur bois dans le goût d'André Mantei- 



200 OBSERVATIONS 
gne , peintre et graveur, (né à Padoue 
en i45i, mort à Mantoue en i5i7 ) 
et peut-être de lui-même. 

Quelques artistes les attribuent au 
Giotto , l'ami du Dante et de Pétrarque ; 
mais ce peintre florentin, élevé du Ci- 
mabué, et né en 1 3 36, était mort avant 
que l'ouvrage fût commencé. 

Enfin quelques uns ne font aucune 
difficulté de les donner à Rapbaël lui 
même, parceque plusieurs de ces plan- 
ches tiennent à la sagesse et à la simpli- 
cité des compositions de ce grand maî- 
tre dans sa jeunesse, et lorsqu'il suivait 
encore l'école de Pietro Perugino son 
maître. 

Pour faire juger de la latitude qu'ont 
pris les anciens traducteurs , et com- 
bien la langue française a changé depuis 
eux, je transcrirai le premier chapitre 
dans la troisième édition de 1 56 1 , qui 



DU TRADUCTEUR. 201 

est la plus belle et la plus correcte , 
après avoir donné un court historique 
de la manière dont cette traduction a 
été publiée en France. 

Vers I 540 un gentilhomme français, 
chevalier de Malte, entreprit cette tra- 
duction : il la communiqua, pour la 
revoir, à Gohori et à Jean Martin^ le 
premier savant médecin et grand alchi- 
miste , le second littérateur connu par 
plusieurs traductions des auteurs an- 
ciens , et particulièrement par celle de 
Vitruve ^ . 

(i) C'est la première qui ait paru dans 
notre langue , en 1647 ■> ^t qu'il dédia au 
roi Henri II , la première année de son rè- 
gne, un an après la publication de la tra- 
duction du Songe de Poliphile, qui fut 
dédiée à M. de Lenoncourt, parent du car- 
dinal de ce nom, dont J. Martin était se- 
crétaire. 



202 OBSERVATIOÎS^S 

Ces deux savants (Gohori et J. Mai'- 
tin) revirent donc l'ouvrage, et le pu- 
blièrent en 1 546 (à Paris, chez Kerver). 
Il y en eut une deuxième édition en 
j 554, et une troisième, qui est celle de 
I 56 1 , d'où j'extrais la version suivante 
du premier chapitre ' . 

( I ) On croit que les dessins des plan- 
ches , qui sont les mêmes dans toutes les 
éditions françaises , et où il y a aussi de la 
naïveté, et une grâce particulière, sont 
du célèbre statuaire J. Goujon , mort en 
ï5jql\, ami de J. Martin, et qui a fait éga- 
lement les dessins de figure pour sa tra- 
duction de Vitruve. 

D'autres les attribuent à J. Cousin, qui 
vivoit en i58g. Quoi qu'il en soit , elles 
n'ont pas peu contribué à faire rechercher 
ce livre. 



DU TRADUCTEUR. 2o3 
Traduction de J. Martin. 
CHAPITRE PREMIER. 

Dv sommeil qvi print à Poliphile , et 
comme il Ivy sembla en dormant qv'il 
estoit en vn pays désert, pvis en vne fo- 
rest obscvre. 

i AR vn matin du moys d'auril enui- 
ron l'aube du iour, ie Poliphile estois 
en mon lict , sans autre compaignie que 
de ma loyale garde Agrypnie', laquelle 
m'auoit entretenu toute celle nuict en 
plusieurs propos, et mis peine de me 
consoler : car ie lui auoie déclaré l'occa- 
sion de mes souspirs. A la fin pour tout 
remède, elle me conseilla d'oblier tous 
ces ennuys, et cesser mon dueil : puis 
congnoissant que c'estoit l'heure que ie 
deuoie reposer , print congé , et me lais- 

(i) Agrypnie est le veiller que l'on fait 
par maladie ou fantasie. 



204 OBSERVATIONS 
sa seul. Parquoy ie demeurai fantasiant, 
et consumant le reste de la nuict à pen- 
ser à parmoy. Si l'amour n'est jamais 
égal , comme est il possible d'aymer ce- 
la qui n'ayme point? et en quqj!- ma- 
nière peult résister vne poure ame 
doubteuse combatue de tant d'assaultz? 
attendu mesmement que la guerre est 
intérieure, et les ennemys familiers et 
domestiques, auec ce qu'elle est conti- 
nuellement occupée d'opinions fort va- 
riables. Apres ce me venoit en mémoire 
la .condition misérable des amans , les- 
quelz pour complaire à aultruy, dési- 
rent doulcement mourir: et pour satis- 
faire à eux mesmes , sont contentz de 
viure à malaise , ne rassasians leur désir 
affamé, sinon d'imaginations vaines, 
dangereuses, et pénibles. 

Tant trauaillay à ce discours, que mes 
espritz lassez de ce penser friuole, re- 
peuz d'un plaisir faulx et feinct, et du 



DU TRADUCTEUR. io5 
dinin obiect de ma dame Polia ( la figure 
de laquelle est grauée au fonds de mon 
cœur) ne cherchoieat delà enauant fors 
que le repos naturel , pour ne demou- 
rer plus longuement entre si dure vie, 
et tant suaue mort : parquoy me trou- 
uay tout espris de sommeil et m'endor- 
my. O lupiter souueraindieu, appelle- 
ray-ie caste vision heureuse, merueil- 
leuse ou terrible, qui est telle qu'en 
moy n'y a partie si petite qui ne trem- 
ble et arde en y pensant ? Il me sembla 
(certes) que i'estoie en vue plaine spa- 
cieuse , semée de fleurs et de verdure : le 
temps estoit serain et attrempé, le soleil 
clair, et adoulcy d'vn vent gracieux: 
parquoy tout y estoit merueilleusement 
paisible , et en silence : dont fu saisi 
d'vne admiration craintiue : car ie n'y 
apperceuoie aucun signe d'habitation 
d'hommes , ni mesmes repaire de bes- 

2 i8 



2o6 OBSERVATIONS 
tes : qui me feit bien haster mes pas , re- 
gardant deçà et delà. Toutesfois ie ne 
sceu veoir antre chose sinon des fueilles 
et rameaux qui point ne se mouuoient. 
Mais enfin ie cheminay tant que ie 
me trouuai en vne forest grande et ob- 
scure : et ne me puis auiser ny souuenir 
en quelle manière ie me pouaoie estre 
foruoié : neantmoins comment que ce 
soit, ie fu assailly d'vne fraieur grieue 
et soudaine , tellement que mon poulx 
se print à battre oultre l'accoustumé : 
et mon visaige ablesmir durement. Les 
arbres y estoient si serrez, et la ramée 
tant espoisse , que les raiz du soleil ne 
pouuoient pénétrer à trauers : qui me 
feit doubter d'estre arriué en la forest 
noire, en laquelle ne repairent fors bes- 
tes sauuageset dangereuses : pour crain- 
te desquelles ie m'efforçeay à mon pos- 
sible de chercher vne brieue yssue : et 



DU TRADUCTEUR. 207 
me mey de faict à courir sans tenir voye 
ne sentier, ni scauoir quelle part me 
deuoie adresser, souuent trébuchant 
parmi les trônez et estocz des arbres qui 
la estoient à fleur de terre. l'alloie au- 
cunesfois auant , puis tout court tour- 
noyé en arrière, ores en vn costé, tan- 
tost en l'autre, les mains et le visaige 
dessirez de ronces, chardons, et espines. 
Et qui me faisoit pis que tout, c'estoit 
qu'a chascun pas i'estoie retenu de ma 
robe, qui s'acrochoit aux buissons et 
hashers. Le trauail que i'en eu, fut si 
grand et tant excessif, qu'en moy n'y 
eu, plus de conseil: et ne sceu bonne- 
ment que faire , sinon rae plaindre à 
haulte voix : mais tout cela estoit en 
vain, car ie nestoie entendu de per- 
sonne, excepte de la belle Echo, qui 
me respondoit du creux de la forest : 
ce qui me feit reclamer le secours de 



ao8 OBSERVATIONS 
la piteuse Ariadna, et désirer le filet 
qu'elle bailla au desloyal Theseus pour 
le guider parmy le Labyrinthe. 



DU TRADUCTEUR. 209 

Après la traduction de J. Martin, 
dont on vient de lire un fragment, par 
lequel on peut à-peu-près juger de l'ou- 
vrage entier, il me reste à parler de celle 
dé Béroalde de Verville , et de l'appli- 
cation que ce philosophe en a faite à la 
science hermétique ou alchimique. 

L'édition de Béroalde est, comme 
nous l'avons dit, de iGoo ; elle a pour 
titre: 

Le Tableau des riches inventions , 
couvertes du 'voile des feintes amou- 
reuses qui sont représentées dans le 
Songe de Polipliile , dévoilées des om- 
bres du songe , et subtilement expo- 
sées par Béroalde. 

A Paris, chez Matthieu Guillemot, 

au Palais, etc. in-4° de i54 pages, avec 

les mêmes planches en bois que celles 

gravées pour les éditions précédentes. 

18. 



2IO OBSERVATIONS 
Il fit seulement un nouveau frontispice 
an burin avec les emblèmes les plus si- 
gnificatifs delà science occulte; espèce 
d'écriture hiéroglyphique dont les seuls 
initiés peuvent ou croient entendre le 
sens caché. 

On pourrait soupçonner que ce n'é- 
tait qu'une ruse pour rajeunir ce livre 
et le faire mieux vendre, car personne , 
je crois , n'y a trouvé le secret tant pro- 
mis ; et s'il est subtilement exposé^ 
dans un avertissement de l'auteur, aux 
beaux esprits q ni arrêteront leurs yeux 
sur ces projets de plaisirs sérieux^ et 
dans un très long discours du même, 
intitulé Recueil stcganographicjue^con- 
tenant l'intelligence du frontispice de 
ce livre^ la subtilité y est extrême assu- 
rément; car, après avoir eu la rare pa- 
tience de lire plus d'une fois ce curieux 
amphigouri , j'avoue franchement que 



DU TRADUCTEUR. 211 

je n'y ai rien compris, et que le secret 
ne peut être plus fidèlement gardé que 
par moi. Cependant tous les initiés y 
voient les grandes opérations de la na- 
ture clairement expliquées, et pour- 
roient, en les pratiquant, convertir le 
globe en or , s'il ne fallait , pour com- 
mencer, un peu de cette matière; mais 
tous les philosophes sont pauvres, ou le 
deviennent en travaillant à s'enrichir. 

Quoi qu'il en soit , la philosophie 
hermétique est peut-être désignée dans 
le discours de Béroalde sous le nom de 
V excellente Oloclirée^ qui est si belle 
(jue toujours l'Amour a triomphé par 
ses yeux ; aussi est-elle les amours 
d'Amour^ qui trop de fois a oublié sa 
Psyché pour 'vivre en la recherche de 
ceste-ci^ etc., et dont toutes les qualités 
sont ainsi gravées sur xm jaspe Tnéridio- 
nal.) au-dessus de sa demeure : 



212 OBSERVATIONS 

« Oloclirée^ objet universel d'amour, 
« remplissant le monde de son nom , 
« aura tant d'excellences , que même 
« après qu'elle sera ravie aux mortels, 
« encore en sera bien aimée : tellement 
« que plusieurs viendront en cette grot- 
« te, pour au moins avoir l'heur de res- 
« pirer l'air , au quel vivoit en passant 
« ce miracle de nature, et merveille du 
« monde. » 

Je n'ai trouvé d'aimable et d'ingé- 
nieux dans tout ce rabâchage que cette 
ancienne et maintenant nouvelle éty- 
mologie du mot amour. L'amour, dit- 
il , est l'ame heureuse de tout ; on l'écri- 
vait autrefois ainsi en vieux français, 
l'ame-henr^ pour exprimer que 1 amour 
est Yheur ou le bonheur de l'ame , et 
à'ameur on aura fait amour. 

Une autre galanterie de l'auteur en- 
vers le beau sexe, c'est cette espèce de 



DU TRADUCTEUR. 2i3 

profession de foi envers lui, qa il n^y 
a rien de meilleur sous le soleil que les 
belles dames ; elles sont le bonheur du 
monde et le chef-d' œuvre du Créateur^ 
etc. Qui pourrait le nier? reprend -il; 
la science n'est -elle point dame? les 
■vertus ne le sont-elles point? etc. Per- 
sonne assurément, en France sur-tout, 
ne s'avisera de contester cette vérité de 
tous les temps ; et , sans empi'unter le 
flambeau delà philosophie hermétique, 
il ne faut que des yeux et du goût pour 
la reconnoître et pour la sentir. 

Nombre de sonnets, d'odes, et de vers 
à la louange de l'auteur servent d'intro- 
duction à son ouvrage. Je ne rapporte- 
rai que ce sonnet italien, qui se trouve 
dans toutes les éditions françaises. 



ii4 OBSERVATIONS 

Sonetto. 

Ecco l'alta Colonna che sostenue 
Quel bel typo de la memoria antica 
Ogni figura, ogni mole, et fabrica, 
Et varie foggie di segni contenue. 

Cio che mille occhi , et mille et mille penne 
Veduto et scritto hanno con grau fatica , 
In breue sogno tutto qui s'esplica, 
In sogno intendo ch'a l'autor auenne. 

G x'ozzi ingegni, et solo homini in parte ; 
Et voi che sete al vil guadagno intesi , 
Per voi son queste charte graui pesi. 

O belli spirti et nobili Francesi : 
Per Dio vedete in queste dotte charte 
Quanto che val et puo l'ingegno et Tarte. 
Per me stesso son sasso. 

Les anciennes traductions n'étant 
guère supportables , j'ai essayé d'en ren- 
dre le sens en prose et même en vers. 



DU TRADUCTEUR. 2i5 
Le lecteur choisira ; et ceux à qui la 
langue italienne est familière pourront 
facilement sans doute le rendre avec plus 
d'art et d'élégance: mais les autres au 
moins ponrront prendre une idée de 
l'original sur ces deux versions. 

Traduction du sonnet. 

Voilà cette colonne * élevée qui sou- 
tient et réunit les monuments divers et 
les riches fragments où sont encore em- 
preints les souvenirs de tout ce que 
la docte antiquité eut de noble et de 
grand. 

Ce que des générations nombreuses 
ont vu s'écouler de merveilles , ce qu'el- 
les nous ont transmis dans mille écrits 



( I ) Le mot colonne fait ici allusion au 
uom de l'auteur, F. Colouna. 



2i6 OBSERVATIONS 
divers, est rassemblé par l'auteur dans 
cette courte fiction, où l'histoire de sa 
vie est tracée sous le voile d'un songe. 

O vous, esprits grossiers, âmes inté- 
ressées, vous aurez peine à concevoir le 
mérite d'un tel ouvrage. 

Mais les Français,aimables autant que 
généreux, sauront apprécier dans ce sa- 
vant écrit tout ce que vaut l'union de 
l'art et du génie. 

Autre traduction. 

Voilà cette colonne avec art élevée, 
Riche de souvenirs, et dont la renommée 
Des beaux siècles passés réunit le savoir 
Au doux charme des arts , à leur mâle pou- 
voir. 

L'auteur a su nous peindre , en son aimable 

Songe, 
Ce merveilleux si rare et taxé de mensonge, 



DU TRADUCTEUR. 217 

Malgré le témoignage ou les sav^auts écrits 
De mille auteurs fameux, de mille beaux 
esprits. 

Êtres grossiers et lourds, qui n'avez rien 

d'humain , 
Vous, qu'un vil intérêt attache à la matière. 
Vous ne concevrez pas cet ouvrage divin. 

Mais vous, esprits subtils, trop aimables 

Français , 
Dignes de parcourir cette noble carrière. 
Du génie et des arts vous y verrez les traits. 



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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



p^i Colonna, Francesco 

4619 Songe de Poliphile 

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1804 






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